Le papyrus royal de Turin, écrit au commencement du Nouvel Empire, avait une importance bien plus considérable encore: il donnait non seulement la liste complète de tous les rois ayant régné sur l’Egypte, y compris les dynasties divines, mais encore le nombre d’années de chaque règne et souvent l’âge du roi à sa mort; en plusieurs endroits il y avait en outre, en guise de récapitulation, la somme totale des années que dura une dynastie. C’est une chronologie complète embrassant deux mille ans d’histoire, et qui devait être absolument intacte et entière au moment de sa découverte, mais dans ce temps là, il y a près de cent ans, on ne prenait pas les mêmes soins qu’aujourd’hui des objets découverts au cours des fouilles; l’on dit que Drovetti, grand collectionneur d’antiquités, ayant trouvé ce papyrus dans des travaux qu’il faisait exécuter dans les tombeaux de Thèbes, et ne pouvant naturellement en soupçonner la valeur, le prit aussitôt sorti de terre, le mit dans un flacon à large col qui se trouvait dans la sacoche de sa selle, et rentra chez lui au galop. Le manuscrit ne put résister à un traitement aussi violent, et à l’arrivée il ne restait plus dans le flacon qu’un tas de fragments de papyrus, plus petits les uns que les autres; c’est dans cet état qu’ils parvinrent, en même temps que le reste de la collection Drovetti, au musée de Turin, où Champollion, qui les retrouva au fond d’une boîte, fut le premier à en signaler l’importance. Grâce à une néfaste négligence, ce monument de tout premier ordre avait perdu beaucoup de sa valeur; néanmoins les fragments qui ont pu être rassemblés et rétablis dans leur ordre primitif donnent, malgré les immenses lacunes provenant de morceaux disparus, des renseignements si importants que le papyrus royal de Turin peut à juste titre être considéré comme la base de toute étude chronologique sur l’Egypte depuis son origine jusqu’à l’époque troublée des Hyksos, entre 2.000 et 1.500 avant notre ère.
Il existait quelque part en Egypte, probablement dans le temple d’Héliopolis, la métropole religieuse qui se trouvait à peu de distance du Caire, un monument d’une importance plus considérable encore que le papyrus de Turin, bien qu’il y fût question des cinq premières dynasties seulement. C’était une grande dalle de pierre sur les deux faces de laquelle étaient gravés, dans de petites cases rangées en longues lignes, tous les événements, importants ou non, qui illustrèrent le règne de chaque roi, depuis la fondation du royaume d’Egypte par Ménès; à chaque année était réservée une case et en regard on avait noté la cote maxima de la crue du Nil. Le jour exact de la mort de chaque roi et celui du couronnement de son successeur étaient scrupuleusement indiqués. Le destin n’a pas voulu que ces annales, les plus vieilles du monde, parvinssent intactes jusqu’à nous; le fragment conservé aujourd’hui au musée de Palerme, et connu sous le nom de pierre de Palerme, constitue peut-être la dixième partie du monument complet. On a retrouvé récemment quelques autres morceaux de plus petites dimensions qui sont entrés dans les collections du musée du Caire, et qui paraissent provenir de duplicatas de ce document; ce fait permet d’espérer qu’une fois ou l’autre on découvrira d’autres fragments qui viendront combler les lacunes encore très considérables de ce texte, le plus important pour l’histoire des premières dynasties.
Documents historiques divers
Cette catégorie de sources historiques d’une importance capitale, est donc très peu abondante; à côté d’elle on possède la multitude innombrable et disparate des documents que j’ai appelés tout à l’heure les documents contemporains, et qui forme l’ensemble le plus hétéroclite qu’on puisse imaginer, depuis les scarabées de faïence jusqu’aux colosses de granit et aux bas-reliefs couvrant des surfaces immenses, depuis le tesson de pot ou le morceau de terre glaise desséchée jusqu’au bijou de l’art le plus exquis, depuis le fier obélisque jusqu’au plus humble chiffon de toile. Ce n’est parfois qu’un nom de roi ou une date de règne, parfois une stèle commémorant une expédition victorieuse ou un décret en faveur d’un temple ou bien la représentation figurée des guerres lointaines, des prisonniers et du butin que le roi vient offrir à ses dieux. Plus rarement nous avons l’histoire complète d’un règne, ainsi le résumé de la vie de Ramsès III qui est annexé à la liste des dons faits par lui aux temples d’Egypte, à la fin du grand papyrus Harris, ou le récit des campagnes de Thoutmès III, que ce roi, le plus puissant peut-être de tous les Pharaons, fit graver sur les murailles du temple de Karnak. Enfin nous possédons certains récits littéraires qui sont souvent de vrais contes fantastiques édifiés sur une base historique, le conte de Khoufou et des magiciens, celui d’Apopi et de Seqnenra, celui de la prise de Joppé, et surtout celui de Sinouhit, récits analogues à ceux qu’Hérodote nous raconte sur la fille de Khéops et sur les voleurs de Rhampsinite.
A côté des monuments royaux, ceux des simples particuliers, grands seigneurs ou fonctionnaires, donnent souvent des généalogies qui permettent de contrôler l’histoire; ils fournissent même parfois, quand il s’agit d’un homme ayant joué un rôle important à la cour, dans l’administration ou dans l’armée, de véritables biographies qui, comme celles d’Ouna, de Herkhouf, d’Ahmès ou d’Anna, sont parmi les documents les plus précieux que nous ait légués l’Egypte antique.
Enfin, dans un ordre d’idées un peu différent, une découverte heureuse, celle des tablettes de Tell-el-Amarna, nous a mis en possession d’une partie considérable de la correspondance diplomatique et administrative de deux rois de la fin de la XVIIIme dynastie, Amenophis III et Amenophis IV, avec leurs vassaux de la Syrie et de la Palestine, ainsi qu’avec les souverains indépendants de pays plus éloignés, comme l’Assyrie et le royaume de Mitanni. Cette correspondance écrite dans la langue de ces pays, en caractères cunéiformes, éclaire d’une lumière très vive tout l’état social et politique de l’Orient, treize siècles environ avant notre ère.