Malgré leur nombre, les documents réunis par la Commission d’Egypte étaient très insuffisants, et Champollion, après avoir visité quelques collections publiques ou particulières d’objets rapportés d’Egypte, reconnut qu’il était absolument nécessaire d’aller sur place à la recherche de matériaux nouveaux, car il se sentait capable de faire un choix judicieux des monuments les plus importants et de les copier avec exactitude. Ses vœux furent exaucés et il put encore diriger lui-même l’expédition franco-toscane qui, grâce aux connaissances nouvelles qu’il avait acquises, devait devenir un vrai voyage de découvertes, et lui fournir une ample moisson de matériaux inconnus auparavant. La première publication sérieuse de textes égyptiens originaux ne put être faite qu’après la mort de Champollion.


Progrès de l’Egyptologie

En 1842, sous les auspices cette fois du gouvernement prussien, une nouvelle expédition, dirigée par Lepsius, partait pour l’Egypte à la recherche de textes historiques; cette mission fit un séjour de près de trois ans dans le pays et en rapporta une récolte encore plus abondante que celle de Champollion. Malgré le format monumental des douze volumes donnant les résultats de ces travaux, on pourrait appeler cet ouvrage, maintenant encore, le livre de chevet de tout égyptologue.

A cette époque, on ne faisait pas encore de recherches sérieuses dans le sol même de la vallée du Nil; seuls quelques particuliers, désireux d’enrichir leurs collections de bibelots égyptiens, pillaient sans merci un certain nombre de tombeaux et de sites antiques, sans profit réel pour la science. Les fouilles méthodiques ne commencèrent qu’en 1850 par la découverte retentissante que fit un jeune savant français, Aug. Mariette, d’un des sanctuaires égyptiens les plus connus et les plus vénérés des anciens, le Sérapéum de Memphis, le tombeau souterrain des bœufs Apis. Encouragé par ce succès qui avait fait de lui une célébrité, Mariette se voua aux recherches dans le sol même de l’Egypte; il obtint du khédive l’autorisation de créer un Service des Antiquités et un musée d’antiquités égyptiennes, et dès lors ses fouilles continuèrent sans interruption d’une extrémité à l’autre de l’ancien royaume des Pharaons, alternant avec le déblaiement des temples enfouis. Des milliers de monuments nouveaux surgirent du sol et celui qui les découvrit cherchait en même temps à les mettre le plus vite possible à la disposition du monde savant par de grandes publications qui rendirent des services inappréciables. Peu à peu, les gouvernements étrangers voulurent aussi avoir leur part à ces travaux si fructueux et entreprirent eux-mêmes des fouilles; des sociétés scientifiques se créèrent dans le même but, et depuis quarante ans environ l’exploration du sol de l’Egypte est poussée avec une activité fébrile, et presque toujours le succès est venu couronner ces efforts.

Pendant ce temps, d’autres savants, comme de Rougé et Chabas en France, Lepsius et Brugsch en Allemagne, Birch en Angleterre, pour ne citer que les principaux d’entre les disparus, et leurs élèves et émules, compulsaient les matériaux et en extrayaient méthodiquement ce qui pouvait être utile à la science; ainsi toutes les branches de l’égyptologie, avançant de front, faisaient d’année en année de sérieux progrès: la langue, la religion, l’histoire, livraient peu à peu leurs secrets. Pour ce qui est de l’histoire, en particulier, les limites de l’inconnu reculaient insensiblement: faute de documents originaux très anciens, Champollion, qui avait établi de façon à peu près définitive les règnes des Pharaons à partir du Nouvel Empire thébain, n’avait guère pu jeter au delà qu’un coup d’œil d’ensemble. Lepsius fut l’initiateur en ce qui concerne la XIIme dynastie, une des époques les plus brillantes de l’histoire d’Egypte, et de Rougé s’avança le premier délibérément dans ce qu’on est convenu d’appeler l’Ancien Empire memphite, l’âge des constructeurs de pyramides. Une barrière qui semblait infranchissable s’élevait au seuil de cette époque, reléguant dans la légende les deux premières dynasties et tout ce qui pouvait les avoir précédées; ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que subitement, à la suite de plusieurs découvertes simultanées, la barrière s’écroula, ouvrant aux regards un champ nouveau qui reculait presque jusqu’à l’infini l’histoire du passé. Les études préhistoriques venaient se confondre avec celles des égyptologues et les compléter, et les recherches poussées dans ce sens, sur un terrain presque inépuisable, devaient donner des résultats autrement plus précis que dans tout autre, pays connu, en ce qui concerne ces périodes du début de la civilisation.


Listes royales

En plus des données des historiens anciens sur l’Egypte nous avons donc maintenant des documents qui proviennent du pays lui-même, documents innombrables mais de valeur très diverse, pouvant se classer en deux séries qu’on pourrait appeler, faute de meilleurs mots, les documents rétrospectifs et les documents contemporains.

Tandis que ces derniers ont une valeur plutôt spéciale et ne se rapportent qu’à l’époque ou même au règne d’où ils émanent, les premiers, peu nombreux il est vrai, mais d’autant plus précieux, sont de vrais résumés d’histoire, datant d’époques très diverses. Ce sont d’abord les listes monumentales, tableaux provenant de temples ou de tombeaux, où l’on voit un roi adresser son hommage à toute la série de ses ancêtres, représentés en général par leur nom seulement, par leur cartouche royal, et rangés dans l’ordre chronologique; ou bien c’est un prêtre donnant la liste des rois au culte funéraire desquels il était commis: telles les deux listes d’Abydos dont l’une est encore en place, l’autre au Musée Britannique, la liste de Saqqarah au Musée du Caire, et la Chambre des Ancêtres de Karnak à la Bibliothèque Nationale de Paris.