La céramique, qui est un des éléments les plus importants pour la classification des restes préhistoriques, ne donne donc lieu ici à aucun rapprochement, et nous devons nous en tenir aux données que nous fournissent les armes et les outils de pierre; or nous avons vu que tous ces objets sont en pierre taillée et qu’ils se rattachent, pour les formes comme pour les procédés de taille à nos instruments paléolithiques et néolithiques en silex, tout spécialement aux types du Solutréen et du Moustérien. Ce qui caractérise chez nous la période néolithique, l’âge de la pierre polie, manque absolument en Egypte: on a récolté dans ce pays, pendant ces dernières années, des centaines de mille et peut-être des millions de silex, et dans cette masse énorme on aurait peine à trouver cent haches polies, ou autres outils pouvant rentrer dans la même catégorie. Nous ne constatons cependant aucune solution de continuité entre la période dite préhistorique et celle des débuts de l’histoire, aussi pouvons-nous dire avec certitude que non seulement il n’y a pas de divisions spéciales à établir dans l’époque paléolithique, mais qu’il n’y a même pas lieu de distinguer celle-ci de l’âge néolithique. Si donc nous devions conserver ces deux noms qui ont une certaine valeur pratique pour la classification, il faudrait leur donner, pour tout ce qui concerne l’Egypte, un sens un peu différent de celui qu’ils ont pour l’Europe, réserver le mot paléolithique aux objets les plus anciens, à ceux qui pour la forme et la facture se rapprochent du chelléen, et ranger tout le reste dans l’âge néolithique ou même plutôt énéolithique qui précède immédiatement l’âge historique.

Dans nos pays septentrionaux, où le développement des peuples suivit une marche toute différente, on range encore dans le préhistorique la période des métaux et l’on fait succéder l’âge du cuivre, l’âge du bronze, puis l’âge du fer, à celui de la pierre. Ici il n’y a aucune distinction semblable à établir puisque les dynasties thinites suivent immédiatement l’âge de la pierre, sans aucune transition apparente: les Egyptiens prédynastiques sont déjà en possession des métaux, ou tout au moins du cuivre qu’ils emploient presque sans alliage et qu’ils arrivent peu à peu à travailler avec la plus grande habileté, en même temps qu’ils poussent l’industrie du silex à un degré de perfection qui ne fut atteint en aucun endroit du monde. C’est donc au cours de l’époque précédant immédiatement l’histoire que les Egyptiens apprirent à connaître le cuivre, dont l’usage ne remplaça que très lentement celui de la pierre taillée; c’est aussi tout à fait graduellement que les métallurgistes arrivèrent à doser les alliages grâce auxquels ils devaient obtenir le bronze, très supérieur au cuivre pur. Quant au fer, nous n’avons aucun document qui nous permette de fixer l’époque à laquelle il fut introduit dans la vallée du Nil. Il n’y a donc en Egypte ni âge du cuivre, ni âge du bronze, ni âge du fer, à proprement parler: la première de ces trois divisions se confond avec la période prédynastique, et les deux autres, qui ne sont pas nettement caractérisées, appartiennent à l’époque historique.

Ménès, le fondateur de la monarchie pharaonique, symbolise pour nous le début d’une civilisation nouvelle, l’organisation définitive du pays, et les premiers documents écrits qui paraissent à ce moment-là, montrent bien qu’une ère nouvelle commence. La transformation ne s’opéra cependant pas d’une façon subite dans tous les domaines, elle se fit graduellement, lentement, comme dans les périodes précédentes, car l’Egypte a toujours été et sera sans doute toujours le pays le moins révolutionnaire qu’il y ait au monde. Dans la vie civile surtout, que nous connaissons fort bien, puisque une grande quantité d’objets de toute sorte nous sont parvenus, le progrès est presque insensible, la céramique est à peu près la même qu’auparavant, à peine un peu détrônée par l’usage toujours plus répandu des vases de pierre, et l’on devait continuer pendant de longs siècles encore à fabriquer des armes et des outils en silex, bien qu’on connût déjà fort bien les instruments de métal, dont la supériorité était évidente. Enfin, si les rois et les grands personnages commencent à se faire construire des tombeaux monumentaux et adoptent des coutumes funéraires plus compliquées, les populations rurales continuent à creuser à la limite des sables du désert de petites fosses pour leurs morts, qu’ils ensevelissent accroupis et couchés sur le côté, ou démembrés complètement, avec le même mobilier funéraire que par le passé.

J’ai employé jusqu’ici, pour désigner les âges primitifs de l’Egypte, le mot de préhistorique, mais, en ce qui concerne ce pays, ce mot a une signification trop précise et indique une scission trop nette avec le temps où commence l’histoire proprement dite; or, comme nous l’avons vu, cette scission n’existe pas en Egypte. Le terme d’âge de pierre ne convient pas non plus, puisque l’emploi des instruments de silex est encore constant sous les premières dynasties et se perpétue jusqu’au Moyen Empire. J’adopterai donc dorénavant un terme plus élastique et dont le sens est néanmoins très clair, celui de période archaïque, qu’on emploie maintenant de préférence, et je diviserai cette période en deux groupes comprenant, l’un, les âges les plus anciens, l’éolithique et le paléolithique, l’autre, l’époque beaucoup plus connue, précédant immédiatement les dynasties, et qu’on peut appeler prédynastique.

I. PALÉOLITHIQUE

Les vestiges des tout premiers habitants de l’Egypte sont rares et incertains. La tendance actuelle est de rechercher partout la trace de l’homme tertiaire; à défaut de preuves absolument convaincantes de son existence, comme le serait la découverte d’un squelette dans une couche géologique appartenant à cette période, on voudrait retrouver des indices de son activité sur la terre, aussi a-t-on créé la classe des éolithes, les instruments de l’homme antérieur à l’âge paléolithique. Ces éolithes sont de simples galets de silex ou des éclats accidentels sur lesquels on remarque ou croit remarquer des traces d’usage, et qui auraient été les premiers instruments de l’homme alors qu’il ne savait pas encore tailler la pierre et devait se contenter des éclats naturels, plus ou moins appropriés à ses besoins, qu’il trouvait sur le sol. Ce n’est pas ici le lieu de discuter cette théorie toute générale, qui est encore très sujette à controverse; nous nous bornerons à constater qu’elle a aussi été appliquée à l’Egypte et qu’on a recueilli dans ce pays un certain nombre d’échantillons de ces éolithes qui ont évidemment pu être employés par des hommes encore à l’état de sauvagerie, comme marteaux, grattoirs ou couteaux, bien que rien ne le prouve de façon absolue.

Les silex taillés du type chelléen se retrouvent non seulement en Europe, mais un peu partout, en Palestine, aux Indes, chez les Touaregs; on en rencontre aussi en Egypte, sinon en grande abondance, du moins assez fréquemment. L’objet le plus caractéristique de cette époque est, ici comme dans les autres gisements, le coup-de-poing, un grand galet de silex amygdaloïde, sur lequel on a enlevé par percussion de gros éclats, de manière qu’une des extrémités forme une pointe plus ou moins prononcée, tandis que l’autre reste arrondie et épaisse, et sert de poignée. A côté de cet instrument qui en même temps est une arme dangereuse, on trouve encore des outils plus petits, ayant pu servir de hachettes ou de racloirs; et surtout des pointes ou poinçons, parfois très aigus, du même travail un peu rudimentaire, sans retouches fines.

Ces silex se trouvent soit à la surface du sol, sur les plateaux couronnant les premiers contreforts du désert et au sommet des petits monticules qui sont situés un peu au-dessous, soit dans les alluvions entraînées par les pluies jusque dans la vallée, très rarement dans la zone sablonneuse qui sépare les terres cultivables de la montagne. On en a découvert depuis les environs de la 1re cataracte jusque près du Caire, ainsi que sur les routes qui conduisent à travers le désert vers les oasis, et enfin, ce qui est plus important au point de vue de la date, dans les alluvions très anciennes, contemporaines du commencement de l’époque quaternaire, qui est en effet le moment où l’on place l’âge chelléen. D’après la position où ont été trouvés ces silex, on pourrait conclure que les Egyptiens primitifs habitaient de préférence, non pas dans la vallée même, mais sur les monticules avoisinants et sur la crête des montagnes peu élevées qui bordent le désert. Nulle part on ne voit de traces d’habitations construites; ils devaient donc vivre soit en plein air, soit sous de légers abris en branchages. C’est sur ces plateaux, où les indigènes trouvaient en abondance les rognons de silex qui servaient à la fabrication de leurs outils, qu’ils établissaient leurs ateliers de taille: ainsi le plateau qui sépare la Vallée des Rois du cirque de Deir-el-Bahari, en face de Louxor, où l’on trouve encore en quantité des éclats n’ayant sans doute jamais servi et qui doivent être considérés comme des déchets de fabrication. La réalité est sans doute un peu différente, et si nous ne sommes pas mieux renseignés sur cette population primitive, sur son habitat et ses coutumes funéraires, c’est pour la raison qu’elle est antérieure à un de ces bouleversements géologiques qui dévastèrent et dépeuplèrent une partie du monde et qui sont restés célèbres dans la tradition sous le nom de Déluge. L’Egypte en particulier fut atteinte, la vallée fut entièrement submergée pendant une période dont nous ne pouvons évaluer la durée et toute trace d’occupation humaine fut effacée; les hauts plateaux stériles et le désert émergeaient encore, mais nous ne savons si quelques restes de la population purent s’y maintenir pour former le noyau de la race égyptienne prédynastique, ou si celle-ci vint d’ailleurs quand la région redevint habitable.