Villiers de l'Isle-Adam.
Notes à propos d'un livre récent.
I
A un temps convenable après la mort de Villiers de l'Isle-Adam, M. du Pontavice de Heussey met au jour un volume anecdotique touchant la biographie de l'écrivain disparu, et quelques dates de production de ses œuvres. Les premiers chapitres de ce livre sont pieux en ce qu'ils fixent la généalogie dont l'écrivain fut fier, curieux en ce qu'ils dissipent plausiblement les ombres que quelques contestations laissaient planer sur ce droit aux aïeux dont il fut si jaloux, intéressants parce qu'ils nous content des périodes de prime jeunesse sur lesquels peu de documents, sauf celui le plus intéressant, du commencement de l'Avertissement (Chez les Passants, p. 287). Après ces bonnes pages sur les années d'apprentissage, le biographe entame l'histoire des années de maîtrise, et là rien n'est à glaner d'inédit, rien qui n'eut été conté par le maître ou quelques-uns de ses vieux amis, et rien de saillant à relever, que quelques erreurs légères et, il est vrai, sans nocivité pour la mémoire du biographié.
La légende d'ailleurs dont l'anecdote et le racontar ont ensablé le souvenir de cette vie, n'est de nul intérêt; fondée sur tels passagers avatars imposés à l'écrivain par sa détresse, tels récits de concessions à la grande presse déterminées par ce même urgent motif, sur telle prodigue loquacité à propos de ses prochaines œuvres, naturelle si l'on pense qu'elles étaient, ces œuvres, sa vie même, cette légende est puérile et, à vrai dire, ne narre rien.
Le seul point peut-être qui offrirait quelque intérêt, mais celui-là se retrouve en la vie de presque tout écrivain d'exception, serait d'énumérer et d'expliquer quels furent les éditeurs, inconnus, besogneux, fantastiques parfois, éphémères presque toujours qui osèrent seuls risquer les responsabilités financières de ces livres, et démontrer que sauf vers la fin de la vie de Villiers, ce furent dans les plus jeunes et les moins pécuniaires des revues, dans des papiers de lettres aussi audacieux qu'éphémères, que furent publiés contes, romans et drames, dont ils comptèrent parmi les meilleurs ornements et sacrifices, dont ils demeurent pour les bibliographes les plus efficaces curiosités.
Ainsi passim existent ces pages dans la Revue fantaisiste, la Revue des lettres et des arts, revue fondée par Villiers, la République des lettres, devenues classiques, et d'autres si inconnues comme le Spectateur, revue franco-russe où parut par exemple l'Inconnue (des Contes cruels).
Comme date (il est inutile de le redire), Villiers de l'Isle-Adam appartint et fréquenta au groupe dit le Parnasse contemporain; dans une explication plus large que celle qui enferme cette dénomination de groupe sur quelques personnalités qui défendent encore, attardés, les vieux rythmes de la poésie romantique, les Parnassiens de ce temps étaient, en somme, des novateurs sinon de fait, du moins de goût. L'Ecole réclamait, contre un modernisme assez lâche, le droit à l'évocation des mythes, à la résurrection historique, à l'exotisme; ses alliances allaient vers les peintres symboliques et les préraphaélites, et aussi défendaient les premiers impressionnistes; son engouement se précisait musicalement vers Wagner; en prose les adeptes voulaient suivre Théophile Gautier et Banville dans leur art de la nouvelle un peu ailée, contemporaine, mais de haut. L'influence de Flaubert fécondait leurs rêves épiques.
Villiers fut presque l'un d'eux par quelques-uns de ces points communs, mais il s'en distinguait éminemment par la possession d'une philosophie personnelle et par le don d'ironie, rarement départi aux jeunes écrivains de ce moment, et aussi par une souplesse à manier différentes formes d'art, rarement exercées dans le cénacle. Dramatiste, nouvelliste il le fut avant eux; poète en leur gamme, il le fut peu et peu de temps; ces brodequins lui furent-ils trop étroits, c'est probable, et, en ce cas, il rentrerait dans cette nombreuse catégorie des poètes français qui rejetèrent le rêche et strict instrument de l'alexandrin pour confier alors leur rêve à la prose cadencée. Le poème en prose aux proportions étendues tout au long d'un conte, souvent aussi le poème en prose pris, laissé, repris au long d'un conte pour en interpréter les musiques principales et thématiques, la large phrase rythmée du poème en prose appliquée à la farce, pour y donner nette la configuration d'un personnage et, en face, de vives et cursives railleries écrites à plaisir dans l'impersonnel et presque le plus administratif des styles, tels sont les deux points les plus opposés, contrastants de la manière de Villiers. Idéalement des façons d'aborder les sujets aux amples développements issues de Poe, d'Hoffmann et de Flaubert, des façons de développer (le premier) les risibilités d'une certaine science moderne, pratique et opaque, procédant en cela de Poe mais avec toute l'invasion d'un procédé de plaisanterie résidant en la gravité de l'intonation et la pompe des lignes de phrases pour enchâsser la calembredaine, et des façons d'insérer en des pages narratives et coupées en petits intervalles, des crissements secs de formules brèves frappées en médailles, déduites en illusoires proverbes et en bouffons aphorismes. Ces caractères marquent une série d'œuvres diverses, soit, parmi tant, l'Amour suprême, la Maison du bonheur, Véra, le Phantasme de M. Redoux, la Machine à gloire, le Plus beau dîner du monde, la Couronne présidentielle, et, dans de plus amples proportions, mais dans une semblable genèse du procédé, Tribulat Bonhomet et l'Ève future.
Bonhomet, l'Ève future, Axel, sont les trois points élevés de cette série d'œuvres, de ce laborieux travail de trente ans. Bonhomet (ici ouvrons une parenthèse); en toute œuvre, si parfaite qu'ait cru l'ériger l'auteur, si peu vaniteux que fût, il semble, Villiers, il dut, lui, le correcteur perpétuel, croire des pages menées complètement à bien, puisqu'il les donna, et ceci dit, en faisant toute restriction, puisque la détresse en pouvait hâter les publications,—en toute œuvre, se produisent bientôt des fanures, apparaissent des lézardes, des draperies s'éliment, des ors s'émincent, des opales meurent. Il semble qu'en le livre ci-étudié une part surtout souffre déjà l'injure du temps, et cela parce qu'elle fut plus vivement écrite, plus imprégnée du souffle contemporain. C'est la comédie, ou plutôt l'intermède comique qui s'entrelace aux idées sérieuses, lyriquement dites; et s'il reste de Bonhomet l'image puissante d'un Prudhomme, d'un Prudhomme développé, devenu fort, car son ignorance et son incapacité d'intellect peuvent à cette heure diriger et utiliser les ressources pratiques de la science, quelques-uns, beaucoup des mots qui émaillent le texte ont pâli. Mais il reste une puissante caricature d'un certain esprit, ou plutôt d'une certaine allure d'existence scientifique. Bonhomet est avec justesse le représentant d'une science qui est beaucoup plus une nomenclature qu'une science pure, et qu'il sait d'ailleurs réduire à la pure nomenclature; il est le médecin fier et ignorant et solennel. Il n'est pas l'homme de la science; il est le fétichiste des résultats grossiers de quelques spéciales méthodes; il est à la science ce que les perroquets des plagiaires de la foudre (Histoires insolites) sont à la littérature.