Aussi dans l'Ève future, ce rêve de si loin, qui peut venir, comme le raconte M. du Pontavice, d'une anecdote touchant quelque lord anglais dont le singulier suicide fut frappant, du propos un peu étonnant au moins d'un ingénieur américain, qu'on aperçoit là, ou plaisant à froid, ou un peu exalté d'enthousiasme pour Edison, mais qu'on pourrait aussi voir issu d'un esprit préoccupé longtemps du joueur d'échecs de Maelzel aussi ayant longtemps sondé le mystère de quelques-unes des plus poignantes nouvelles d'Hoffmann (car il existe le mythe de Coppélia), dans l'Ève future, dans cette production bien nouvelle les fanures sont la place presque maintenant vacante qu'y ont prise les lazzis, aussi des manques dans l'intérêt, au premier abord toujours croissant, lorsqu'on repasse par les longues préparations scientifiques, par où Villiers veut donner à son songe les allures de la vraisemblance et de la probabilité (soin inutile), tandis que s'ajeunit le long développement de l'idée mère «Ah! qui m'ôtera cette âme de ce corps» dont l'incantation s'étend en longues et lentes musiques captivantes dans les chapitres Par un soir d'éclipse, l'Androsphynge, l'Auxiliatrice, Incantation, Idylle nocturne, Penseroso.

A quoi doit-on attribuer ces légères tares de l'Ève future, cette inutile démonstration de la machine de l'Andréide, et les quelques vains soliloques d'Edison, et même le superflu de quelques dialogues avec lord Ewald; à côté des chapitres précités, à côté de cette définition de l'Andréide «dont le propre est d'annuler en quelques heures, dans le plus passionné des cœurs, ce qu'il peut contenir pour le modèle de désirs bas et dégradants, ceci par le seul fait de les saturer d'une solennité inconnue, et dont nul, je crois, ne peut imaginer l'irrésistible effet avant de l'avoir éprouvé». A côté de «il nous est permis de réaliser, désormais, de puissants fantômes, de mystérieuses présences mixtes... cependant ce n'est encore que du diamant brut, c'est le squelette d'une ombre attendant que l'ombre soit», pourquoi les inutiles descriptions de la chair artificielle, etc. La raison qui nous en apparaîtrait la plus claire, c'est que Villiers, peu confiant en l'intelligence philosophique des lecteurs à qui il s'adressait, a cherché à créer pour eux un livre philosophique et lyrique qui fût en même temps amusant; de là le découpage des chapitres; de là des contrastes et des moyens de dramaturgie facile; de là la concentration superflue de toute l'idée du livre en tout ce récit des aventures de Mme Any Anderson, aussi le portrait-charge de Miss Alicia Clary, parfois poussé trop au grotesque, émaillé de mots d'une condensation plutôt apparente. Villiers a voulu être amusant, et dépasser, sur le terrain de la littérature fantastique, les adaptateurs heureux, comme il espérait en égaler les maîtres réels; les taches de l'Œuvre d'art métaphysique, de la légende moderne dont il avait conçu l'idée, appartiennent en propre autant au milieu ambiant, au milieu qui ne sait tolérer l'idée pure qu'enguirlandée d'anecdotes plaisantes, qu'au tempérament de l'auteur et à son penchant vers la raillerie.

II

L'esthétique particulière de Villiers de l'Isle-Adam quelle est-elle?

«Le génie pur est essentiellement silencieux, sa révélation rayonne plutôt dans ce qu'il sous-entend que dans ce qu'il exprime; pour se rendre sensible aux autres esprits, il est contraint de s'amoindrir pour passer dans l'accessible.

«Il est obligé d'accepter un voile extérieur, une fiction, une trame, une histoire dont la grossièreté est nécessaire à la manifestation de sa puissance et à laquelle il reste complètement étranger; il ne dépend pas, il ne crée pas, il transparaît.

«Il faut une mèche au flambeau, et quelque grossier que soit en lui-même ce procédé de la lumière, ne devient-il pas absolument admirable lorsque la lumière se produit... Le génie n'a point pour mission de créer mais d'éclaircir ce qui, sans lui, serait condamné aux ténèbres. C'est l'ordonnateur du chaos; il appelle, sépare et dispose les éléments aveugles, et quand nous sommes enlevés par l'admiration devant une œuvre sublime, ce n'est pas qu'elle crée une idée en nous, c'est que, sous l'influence divine du génie, cette idée qui était en nous, obscure à elle-même, s'est réveillée comme la fille de Jaïre, au toucher de celui qui vient d'en haut (Hamlet, Chez les Passants, p. 40, un article déjà paru dans la Revue des Lettres et des Arts, vers 1863.)

Mon art, c'est ma prière, et, croyez-moi, nul véritable artiste ne chante que ce qu'il croit, ne parle que de ce qu'il aime, n'écrit que ce qu'il pense; car ceux-là qui mentent se trahissent en leur œuvre dès lors stérile et de peu de valeur, nul ne pouvant accomplir œuvre d'art véritable sans désintéressement, sans sincérité.

Il faut à l'artiste véritable, à celui qui crée, unit et transfigure ces deux dons indissolubles dans la science et la foi. (Souvenir, Chez les Passants, p. 43.)

La littérature proprement dite, n'existant pas plus que l'espace pur, ce que l'on se rappelle d'un grand poète, c'est l'impression dite de sublimité qu'il nous a laissée, par et à travers son œuvre, plutôt que l'œuvre elle-même, et cette impression, sous le voile des langages humains, pénètre les traductions les plus vulgaires (La Machine à gloire).