La philosophie, nous la trouvons aussi éparse au long de son œuvre en quelques phrases.

«Mon mégaphone même, s'il peut augmenter la dimension, pour ainsi dire, des oreilles humaines, ne saurait toutefois augmenter de Ce qui écoute en ces mêmes oreilles—... Quand bien même j'arriverais à faire flotter au vent les pavillons auriculaires de mes semblables, l'esprit d'analyse ayant aboli dans le tympan les existences modernes, le sens intime des rumeurs du passé (sens qui en constituait encore un coup la véritable réalité), j'eusse beau clicher en d'autres âges leurs vibrations, celles-ci ne représenteraient plus aujourd'hui, sur mon appareil, que des sons morts, en un mot que des bruits autres qu'ils furent, et que leurs étiquettes phonographiques les prétendraient être, puisque c'est en nous que s'est fait le silence.

Ainsi tu oubliais cependant que la plus certaine de toutes les réalités, celle, tu le sais bien, en qui nous sommes perdus, et dont l'inévitable substance en nous n'est qu'idéale (je parle de l'infini) n'est pas seulement que raisonnable. Nous en avons une lueur si faible, au contraire, que nulle raison, bien que constatant cette inconditionnelle nécessité, ne saurait en imaginer l'idée autrement que par un pressentiment, un vertige; ou un désir.» (Ève future).

«Maître, je sais que selon la doctrine ancienne, pour devenir tout puissant, il faut vaincre en soi toute passion, oublier toute convoitise, détruire toute trace humaine, assujettie par le détachement. Homme, si tu cesses de limiter une chose en toi, c'est-à-dire de la désirer, si, par là, tu te retires d'elle, elle t'arrivera, féminine, comme l'eau vient remplir la place qu'on lui offre dans le creux de la main. Car tu possèdes l'être réel de toutes choses en ta pure volonté, et tu es le dieu que tu peux devenir.

Les dieux sont ceux qui ne doutent jamais. Echappe-toi comme eux par la foi dans l'Incréé. Accomplis-toi dans ta lumière astrale, surgis, moissonne, monte. Deviens ta propre fleur. Tu n'es que ce que tu penses, pense donc éternel...

Ce qui passe ou change vaut-il qu'on se le rappelle? Qui peut rien connaître sinon ce qu'il reconnaît. Tu crois apprendre, tu te retrouves, l'univers n'est qu'un prétexte à ce développement de toute conscience. La loi, c'est l'énergie des êtres, c'est la notion vive, libre, substantielle qui, dans le sensible et l'invisible, émeut, anime, immobilise ou transforme la totalité des devenirs. Tout en palpite. Te voici incarné sous des voiles d'organisme dans une prison de rapports. Attiré par les aimants du désir, attrait originel, si tu leur cèdes, tu épaissis les liens pénétrants qui t'enveloppent. La sensation que ton esprit caresse va changer tes nerfs en chaînes de plomb. Et toute cette vieille extériorité, maligne, compliquée, inflexible—qui te guette pour se nourrir de la volition vive de ton entité—te sèmera bientôt, poussière précieuse et consciente, en ses chimismes et ses contingences, avec la main décisive de la mort. La mort c'est avoir choisi. L'impersonnel c'est le devenir... Ayant conquis l'idée, libre enfin de ton être, tu redeviendras, dans l'Intemporel, esprit purifié, distincte essence en l'esprit absolu, le consort même de ce que tu appelles une déité... Saches, une fois pour toujours, qu'il n'est d'univers pour toi que la conception même qui s'en réfléchit au fond de tes pensées... Si, par impossible, tu pouvais, un moment, embrasser l'omnivision du monde, ce serait encore une illusion l'instant d'après, puisque l'univers change comme tu changes toi-même et qu'ainsi son apparaître, quel qu'il puisse être, n'est en principe que fictif, mobile, illusoire, insaisissable... Tu es ton futur créateur... Ta vérité sera ce que tu l'auras conçue.». Axel.

Partout, dans l'œuvre de Villiers, contes ironiques, contes philosophiques, drames à longs pans allégoriques, cet hégélianisme poussé au nihilisme presque vis-à-vis du monde extérieur.

Présentée, ironiquement, en charge, en longues phrases grandiloquentes, partout la même idée; dans un monde d'ombre et d'illusion, des passants vont, irresponsables, sans lumière, sans bâton, sans guides, emmurés dans leurs sens, la sottise humaine n'étant que l'ignorance ou le mépris par ignorance d'anciennes et immuables vérités; les passants circulent autour de rares initiés, qui se doivent reconnaître seuls en leurs cerveaux, seuls en leurs volitions, et dont le devoir est de se créer sans cesse supérieurs par l'affinement de leurs désirs vers la pureté et l'idée. Ces gens d'élite portent dans leur âme le reflet des richesses stériles d'un grand nombre de rois oubliés (Souvenirs occultes); si vous élargissez le sens de cette phrase, vous aurez l'idée-mère d'Axel.

A cette constatation quasi désespérée dans sa noblesse,—à savoir qu'il n'est nul but que l'existence même, à condition qu'elle soit cérébrale,—pour adoucir le dur chemin solitaire, Villiers offre la foi, la foi en des êtres de limbes, semi-existants vers la limite du monde réel, fantômes de bonté, anges perceptibles à qui les peut apercevoir. «Impénétrable à des yeux d'argile, la face du messager ne peut être perçue que par l'esprit. Efflux et assises de la nécessité divine, les anges ne sont, en substance, que dans la libre sublimité des cieux absolus, où la réalité s'unifie avec l'Idéal. Ce sont des pensers de Dieu discontinués en êtres distincts par l'effectualité de la toute-puissance.

—Réflexes, ils ne s'extériorisent que dans l'extase qu'ils suscitent et qui fait partie d'eux-mêmes.»