Ces êtres de limbes apparaissent aux prédestinés, à ceux qui ont su garder le libre état de leur conscience et de leur sens, dans le sommeil, dans la vision, dans des minutes rares et brèves d'exaltation; les contacts qu'ils font subir étant de nature toute spéciale, et n'engendrant que des vibrations tout intellectuelles, il faut, pour éprouver le choc et ne le point laisser passer comme une léthargique minute, y être préparé, pour le comprendre, il faut y avoir, dès l'abord, réfléchi, savoir que tout dans la matière est complexe, que dans la vie intellectuelle tout est ténèbres, sauf ce point fixe auquel il faut croire, qu'elle est éternelle et émanée d'un Dieu.
C'est la foi, la foi philosophique que Villiers admet comme constat de la vie, avec ses troubles et ses lacunes, et comme solide bâton d'appui, il offre la foi en Dieu, sous les auspices du christianisme. Il aime le christianisme, de race, de foi, d'admiration pour ses martyrs et aussi de dilection pour l'habileté de ses ministres. Grands ils sont à ses yeux comme consolateurs, grands comme impeccablement obéissants à des maximes dont ils n'ont d'autre clef pour les bien comprendre que de les connaître supérieures à leurs cerveaux par l'étrangeté poussée à l'absurde de leurs propositions; si l'homme les pouvait comprendre, seraient-elles d'origine divine, Villiers ne le croit pas. Donc, en principe, deux choses sont établies, l'homme n'est qu'un cerveau reflétant des pensées, sa joie est rêve (Véra), sa douleur est déception (La Torture par l'espérance), et son éphémère existence, si elle n'est celle d'un passant, ne peut se résoudre que dans l'affirmation par le talent ou la vertu d'une identité du vivant, ou d'une recherche de ressemblance tentée par lui vers une belle minute d'éternité, c'est-à-dire une minute de Dieu.
Sa foi, sa philosophie, qui se confondent sont, en ses œuvres, éparses. Descendant de ses principes, Villiers, s'il considère le monde vivant, le traduira dans les Contes cruels, et sous ce titre: Chez les Passants. Des fantaisies politiques alterneront avec des peintures de natures inférieures, un peu par-ci, par-là, pour le contraste, émaillées de belles apparitions d'âme. Son découragement se traduira par l'Ève future, nœuds d'impossibilité sur impossibilités dénouées par un impossible savant, pour un homme taxé à l'avance d'être unique. S'il incarne un rêve plus élevé, plus près de la raison pure et de l'éternelle passion, ce sera Axel.
L'Eglise et toutes ses promesses de paix, la science et tous ses infinis de connaissances, l'or fantastique en ses puissances et ses quantités les plus hautes, si démesurées «qu'il en devient un sceptre», l'amour de deux êtres prédestinés, exceptionnels, plus qu'uniques, fruit de la recherche de deux races l'une vers l'autre aidées par d'occultes presciences, les sciences d'Orient, les traditions des Rose-Croix, la noblesse, et la beauté, ne peuvent aboutir qu'à un dialogue et à la mort—l'or et l'amour n'auront pu servir par leur échec qu'à créer un signe nouveau; les deux renonciateurs qui se seront trouvés par la prédestination, et la féerie du devenir, exposeront ainsi la désertion des Idéals.
Cette œuvre d'Axel, ce beau poème dramatique (car fût-il avec ses larges développements du discours conçu pour quelque scène?), on nous la présente volontiers, comme le testament littéraire et philosophique de Villiers. Et de fait, toutes ses idées antérieures s'y représentent revêtues de plus mystiques et plus ouvrés vêtements, ses symboles y apparaissent plus détachés de la trame anecdotique; nous la devons donc accepter ainsi comme œuvre capitale et caractéristique, surtout, seulement même parce que la mort est venue interrompre le défilé des œuvres; ces tables de promesse en tête des livres, et des phrases éparses dans les textes démontrent clairement qu'Axel n'était pas l'expression de sa pensée définitive. Au moment du duel, Axel dit au commandeur: «Vous avez, j'imagine, entendu parler d'un jeune homme des jours de jadis qui, du fond de son château d'Alamont, bâti sur ce plateau syrien surnommé le Toit du monde, contraignait les rois lointains à lui payer tribut. On l'appelait, je crois, le vieux de la Montagne, eh bien... je suis, moi, le vieux de la Forêt.»
Nul doute que ce vieux de la Montagne indiqué comme en préparation, à tel début du livre, n'eût apporté, parallèlement à Axel, une autre note, et nous eût démontré dans l'âme de Villiers de l'Isle-Adam plus encore de complexité.
Sa métaphysique dont nous ne connaissons que les résultantes par ces quelques phrases qu'échangent Hadaly et lord Ewald, Maître Janus et Axel, phrases poussées nécessairement à la pompe du drame, et quoique explicites non très développées, nous en eussions eu le commentaire dans ces trois tomes: De l'Illusionnisme, De la Connaissance de l'Utile, L'Exégèse divine. Evidemment, d'avoir lu, on peut s'imaginer quelles idées ce seraient, sous ces trois titres, construites et expliquées, mais la certitude ne se pourrait établir que si des notes ou des fragments de ces livres sont un jour décelés à la curiosité.
III
La formation intellectuelle de Villiers, la date de ses œuvres, l'heure des influences et quelles sur sa pensée et sa production; nul n'en ignore; récapitulons qu'après les premières poésies déjà deux drames: Elen et Morgane, affirmaient un auteur dramatique, et que le faire d'Axel s'y trouve embryonnaire. Dans Elen, drame de cape et d'épée, avec les romantiques pourpoints et les épées des étudiants du Tugendbund, s'isole, fragment égal à des œuvres futures, un rêve d'opium. Isis, l'œuvre interrompue, amène, avec un art complet et complexe, tout le livre, vers une très large et belle scène finale; Bonhomet, qui fut long à paraître en librairie, la Revue des Lettres et des Arts en donnait déjà Claire Lenoir, le fragment le plus important, et non dépassé par les additions postérieures; les Contes cruels s'éparpillaient depuis cette date au long des revues; puis ce fut L'Ève future, plusieurs fois réécrite, puis Akédysseril, puis L'Amour suprême, les Histoires insolites et Axel.