De cet examen rapide d'une œuvre considérable, il ressort que Gabriel Vicaire, écrivain doué d'une grande originalité de détails sans avoir su se trouver un fond propre, écrivain précieux et tendre, qui se voulut parfois violent, restera par quelques centaines de beaux vers qu'il n'a peut-être pas cru des meilleurs, et lègue (ce qui est beaucoup) une petite œuvre charmante et achevée, le Miracle de saint Nicolas; cette œuvre plus que toute autre prouve qu'il y eut en lui l'étoffe d'un primitif, attendri, bien supérieur au rieur ingénieux qu'il voulut être. Né à une époque où la poésie française se transforme, Vicaire ne put prendre parti, conformément à sa nature. Il voulut être un mainteneur de traditions et c'est pour cela que, malgré d'heureuses trouvailles et bien des jolies choses, il ne fut pas un écrivain de premier plan. Il ne compte pas parmi les novateurs de cette fin de siècle, et non plus il n'occupe un des premiers rangs parmi les Parnassiens; il est un Parnassien (car il se rangeait davantage à eux en vieillissant) de seconde ligne, de second mouvement, non un des chefs de file, mais un de leurs bons soutiens. La place n'est pas énorme; sa stature, quoique bien prise, n'est pas très élevée.

Mais dans chaque anthologie bien faite qui voudra tenir compte, non seulement des lignes essentielles du développement de la poésie française, mais des beautés principales qu'elle contient, on devra donner la Pauvre Lise, le Cantique de Marie, du Miracle de saint Nicolas, le Portrait d'Aelis et peut-être Fleurette; c'est déjà un joli bagage qu'on pourra augmenter de quelques légères chansons et Vicaire sera un poète d'anthologie, ce qu'on appelle un petit maître. Il n'aura point perdu une vie trop courte toute dédiée à l'art le plus noble, le plus généreusement desservi, et il fut, pour citer un de ses poèmes et non des moindres, le beau page qui servit la Reine Poésie, n'ayant d'yeux que pour elle et ne vivant que pour elle. Et en échange, sur sa mémoire, la poésie entretiendra toujours, frais et joyeux, un brin du vert laurier.

Arthur Rimbaud.

Quand furent publiés, il y a quelque douze ans, les vers et les proses d'Arthur Rimbaud, il parut simple à la critique littéraire de circonscrire un peu le sujet; il fut de mode de considérer Rimbaud comme uniquement le néfaste auteur du Sonnet des Voyelles. Rimbaud devenait ainsi une sorte d'Arvers, à rebours. Il était l'homme qui avait perpétré le mauvais sonnet, le sonnet fou, le sonnet pervers. Certains, plus éveillés, négligèrent l'œuvre avec une prudence respectueuse et préférèrent butiner des anecdotes. On s'étonna généralement qu'un homme qui avait eu de la facilité eût négligé les belles heures du succès, qu'il eût certainement obtenu, sitôt assagi, ce qui n'eût été évidemment qu'une question de peu d'années d'apprentissage. Pour quelques-uns, les plus futés, il parut certain que, Rimbaud étant l'ami de Verlaine, il était difficile que Verlaine, tout en faisant la part de l'affection, se fût tout à fait trompé sur la valeur d'art de Rimbaud. Donc on plaignait quelques belles facultés perdues dans le désert; on goûtait, sauf taches, ellipses et gongorismes à contre-poil, Les Effarés et le Bateau Ivre. Et puis, chez des gens même un peu lettrés, on préféra lire la notice de Verlaine dans Les Poètes maudits que l'œuvre même, ce qui n'a rien d'étonnant dans un pays comme le nôtre, où l'horreur de l'érudition est poussée jusqu'à l'amour de la conférence.

M. Paterne Berrichon nous a conté ce qu'il savait (et il est le mieux informé) sur les détails de la vie de Rimbaud, vie d'ailleurs prédite théoriquement dans ses œuvres; malheureusement, M. Berrichon n'a pu, malgré son zèle, nous renseigner que très incomplètement sur la pensée d'Arthur Rimbaud une fois que celui-ci eut tourné le dos à la vieille Europe. Il n'est pas impossible que, grâce à son activité, des manuscrits soient retrouvés, et de quelle curiosité heureuse nous les accueillerions! Il est fort possible aussi que Rimbaud, en quittant l'Europe, ait renoncé à la littérature, que cet esprit visionnaire, qui n'avait pas besoin de l'écriture pour se formuler ses propres idées complètement, pour se manifester soi-même à soi-même, ait dédaigné d'écrire, ou qu'il en ait remis la préoccupation jusqu'à son retour en Europe, ou encore qu'il ait subi cette fascination du grand silence qui tombe à rayons droits du soleil d'Orient, leçon de mutisme que donne aussi l'immobilité de la nuit pâle et presque crépusculaire de ton, et que puisqu'il quittait l'Europe, hanté d'un certain dégoût, il ait pris en pitié, à l'égal de nos autres coutumes, notre in-12 courant et toutes les habitudes de littérature, tirée à la ligne et développée pour le libraire, que cet in-12 implique ordinairement. Une autre opinion a été énoncée, à savoir que Rimbaud, ayant donné l'essentiel de sa pensée, ne se soucia pas de se reproduire avec plus ou moins d'amélioration ou de développement. J'aime mieux croire que l'Orient fit de lui quelque contemplateur dédaigneux du calame et de l'écritoire.

En tout cas, l'œuvre toute de Rimbaud tient dans cet in-12 qu'a publié le Mercure; l'édition, très soigneusement faite, est fort sobrement présentée; s'il n'y avait parmi les lecteurs que des poètes, tout commentaire serait oiseux; mais, tout en trouvant parfaitement risibles ceux qui déclarent ne rien voir en cette œuvre, nous admettons qu'à certains égards Rimbaud est un auteur difficile; de plus, il y a peut-être quelque chose à dire sur la genèse et sur les buts de ces poésies, de ces Illuminations de cette Saison en Enfer, bref de ce livre où Rimbaud apparaît, selon le vers admirable de Stéphane Mallarmé:

Tel qu'en lui-même enfin l'Eternité le change.

I
LES PREMIÈRES POÉSIES

Les poésies proprement dites d'Arthur Rimbaud, celles que ne contiennent pas les Illuminations et la Saison en Enfer, sont fort inégales, précieuses toutes, parce qu'elles permettent d'étudier les influences littéraires qui se reflètent dans le début de cet esprit si rapidement original. D'abord, fugitive, indiquée par un petit poème intitulé Roman, assez mauvais, et par Soleil et Chair, où déjà se trouvent de belles strophes chantantes et de vraiment beaux vers, l'influence de Musset. Un peu de mürgérisme traîne fâcheusement dans Ce qui retient Nina. Voici, dans Le Forgeron, du Hugo grandiloquent amalgamé avec du Barbier ou du Delacroix (celui du tableau des Barricades de Juillet); du Hugo des Pauvres gens, ou même de certaines pièces, les moins bonnes, des Feuilles d'automne, dans Les Etrennes des Orphelins. Et, tout de suite, ces traces effacées, dès le Bal des Pendus et la Vénus Anadyomène, voici que Rimbaud entrevoit l'âme de Baudelaire, et s'il en imite un peu la manie satanique et le pessimisme anti-féministe de certaines pièces, il se hausse bientôt jusqu'à l'essence même de l'œuvre. Au regard du Voyage, voici le Bateau ivre, et c'est dans les Paradis artificiels qu'il faut chercher l'idée première du fond des Illuminations, de même qu'à des vers nostalgiques de Baudelaire correspondent des lignes d'Une Saison en Enfer, de même que le Sonnet des Voyelles a des similitudes avec «la Nature est un temple où de vivants piliers», de même aussi que l'appareillage constant des mélancolies de Baudelaire vers le ciel hindou a peut-être déposé chez Rimbaud son goût des soleils d'Orient: et quoi d'étonnant à cela chez un enfant prodigue qui sans doute lisait les Fleurs du Mal à l'âge où les autres ont à peine fermé Robinson ou ses innombrables transcriptions?