Quelle ne devait pas être la séduction de l'œuvre de Baudelaire sur un esprit de cette vigueur; le vers mentalisé, spiritualisé, d'une matière presque minéralisée à l'exécution, des strophes où, comme sur un fond de Vinci, des cieux étranges apparaissent:

Adonaï, dans les terminaisons latines,

Des Cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils.

a dit Rimbaud, de même que Baudelaire a dit:

Léonard de Vinci, miroir profond et sombre

Où des anges charmants, avec un doux souris.

Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre

Des glaciers et des pins qui ferment leur pays.

La forme du poème en prose, souple, fluide, picturale, réinventée, poussée—de l'estampe fantaisiste et linéaire, harmonieuse sans doute, de Bertrand—jusqu'à la beauté musicale des Bienfaits de la lune, et le rayonnement d'une intelligence large comme celle d'un Diderot, analytique comme celle d'un Constant, intuitive à la façon d'un Michelet, une intelligence sagace à découvrir Poe, claire à serrer en trente pages les mirages de l'ivresse, lucide à comprendre à la fois Delacroix et Guys, clairvoyante à se méfier déjà d'une technique poétique pourtant si améliorée par lui-même, tels étaient les titres de gloire de Baudelaire, tout récemment mort, alors que Rimbaud commença à écrire. Joignez que la destinée du grand homme était tragiquement interrompue, qu'il n'occupait point sa place parmi les réputations, qu'on sentait l'œuvre admirable non terminée, que la tombe s'était fermée et qu'avant elle la maladie avait mis le sceau sur peut-être des pensées bien plus belles encore, dès lors rayées, et vous comprendrez ce que devait évoquer à cette heure-là, à un jeune homme génial, le nom de Charles Baudelaire.

Et, dans ces poésies, nulle trace encore de l'influence de Paul Verlaine.