Mais ce qui dépasse l'imagination, c'est la discipline ou au moins la surveillance étroite et méticuleuse à laquelle sont soumis les élèves. Leurs surveillants ne doivent pas les quitter d'une minute. Dans les lycées construits à la campagne et qui possèdent de vastes parcs, ils n'ont même pas le droit d'y jouer.
Les choses touchant ici à l'invraisemblable, il faut bien vite nous abriter derrière des citations. Le lecteur sera suffisamment éclairé par le dialogue suivant qui s'est engagé entre M. Ribot, Président de la Commission, et deux proviseurs, sur cette interdiction faite aux élèves de circuler avec liberté aux heures de récréation.
M. Marc Sauzet. Vous avez été au lycée de Vanves, qui est à la campagne. Avez-vous remarqué quelque différence, au point de vue du régime des élèves, avec les autres lycées?
M. Béjambes. Le régime est absolument le même. Le lever et le coucher sont à la même heure. La seule différence, c'est que l'été le matin les élèves passaient une demi-heure dans le parc, en promenade, sous la surveillance des répétiteurs, au lieu d'aller en étude directement.
M. le Président. Ils n'allaient pas en rang, j'espère?
M. Béjambes. En rang, dans les allées du parc. Jamais je n'ai vu les élèves aller jouer dans le parc. Il y avait des cours qui donnaient sur le parc, mais il était bien interdit aux élèves de dépasser la limite de la cour[52].
[52] Enquête, t. II, p. 416. MM. Marc Sauzet, Béjambes et Ribot.
M. le Président (s'adressant à M. Plançon, proviseur du lycée Michelet). Vous n'avez pas osé prendre la responsabilité de leur laisser une certaine indépendance?
M. Plançon. Non, d'abord pour des raisons de moralité, puis parce que nous avons la garde du parc; il faut y éviter quelquefois des petites déprédations, et nous ne pouvons naturellement pas ne pas veiller à ce que le parc soit toujours en bon état; nous y avons intérêt, parce que d'abord c'est une propriété de l'État que nous avons le droit de maintenir intacte et propre, et ensuite pour les familles. Nous ne pouvons pas les laisser errer seuls dans le parc.
M. le Président. On n'a jamais essayé de leur laisser un peu plus de liberté dans le parc?
M. Plançon. Je ne crois pas que mes prédécesseurs l'aient essayé[53].
[53] Enquête, t. I, pp. 582 et 583.
Quelque peu interloqué et supposant peut-être qu'il se trouvait en présence de cas exceptionnels, le Président s'est tourné vers M. Staub, proviseur du lycée Lakanal, et alors s'est engagé le dialogue suivant, digne, comme le précédent, d'être livré à la méditation des écrivains de l'avenir qui rédigeront l'invraisemblable histoire de l'éducation du peuple français à la fin du XIXe siècle.
M. le Président. Quelle est l'étendue du parc?
M. Staub. 10 hectares.
M. le Président. Et vous croyez qu'il y aurait des inconvénients graves à laisser les élèves jouer dans le parc?
M. Staub. Très graves.
M. le Président. Et ces inconvénients sont de nature assez délicate pour que vous ne puissiez pas nous les dire?
M. Staub. Nullement. Ce sont nos mœurs qui s'y opposent. Le moindre accident nous amène les responsabilités les plus graves.
M. le Président. Ne peut-il pas arriver des accidents dans les cours aussi bien que dans le parc?
M. Staub. Les élèves y sont surveillés.
M. le Président. Et vous craignez les responsabilités pénales?
M. Staub. Ce n'est pas une crainte vaine.
M. Plançon. Nous avons l'exemple de nos collègues de Louis-le-Grand et de Charlemagne, celui-ci a été bel et bien condamné à 5.000 francs d'amende, parce qu'un élève, en jouant, avait passé la main dans une vitre et s'était blessé.
M. le Président. C'est donc la magistrature qui doit être accusée du peu de liberté des élèves au lycée Lakanal?
M. Staub. Tous les arrêts rendus en ce sens ont recherché s'il y avait eu ou non manque de surveillance.
M. le Président. Si la jurisprudence était modifiée, auriez-vous une raison d'exercer la même surveillance sur les élèves?
M. Staub. Oui, monsieur le Président.
M. le Président. Il est un peu pénible de ne pas même procurer aux enfants cet agrément qui est un des meilleurs à leur offrir.
Vous ne voyez pas le moyen d'utiliser ces grands espaces pour l'éducation des enfants. Vous n'en sentez pas le besoin?
M. Staub. Je ne dis pas que ce serait une mauvaise chose, mais ce serait une organisation spéciale; j'ai trouvé une organisation toute faite en arrivant.
Bien entendu, avec un régime pareil et conforme, d'ailleurs, à la volonté des parents, ce lycée champêtre ne saurait attirer plus d'élèves que les lycées urbains. La suite du dialogue entre le Président et le proviseur indique bien que le digne fonctionnaire n'a jamais compris pourquoi.
M. le Président. Le lycée Lakanal se développe lentement.
M. Staub. Nous avons eu un moment de prospérité au début, puis le lycée a baissé, mais il a remonté.
M. le Président. Combien pourrait-il loger d'élèves?
M. Staub. 630 internes.
M. le Président. Et combien en a-t-il?
M. Staub. 210 environ.
M. le Président. De sorte que chacun doit revenir assez cher?
M. Staub. En effet. Il est difficile de comprendre que les internes ne soient pas plus nombreux. C'est le plus beau lycée de France. Le lycée de Bordeaux est un beau lycée, mais il n'est pas comparable à Lakanal[54].