Créer la foi, qu'il s'agisse de foi religieuse, de foi politique ou sociale, de foi en une œuvre, en un personnage, en une idée, tel est surtout le rôle des grands meneurs, et c'est pourquoi leur influence est toujours très grande. De toutes les forces dont l'humanité dispose, la foi a toujours été une des plus grandes, et c'est avec raison que l'Évangile lui attribue le pouvoir de transporter les montagnes. Donner à l'homme une foi, c'est décupler sa force. Les grands événements de l'histoire ont été réalisés par d'obscurs croyants n'ayant guère que leur foi pour eux. Ce n'est pas avec des lettrés et des philosophes, ni surtout avec des sceptiques, qu'ont été édifiées les grandes religions qui ont gouverné le monde, ni les vastes empires qui se sont étendus d'un hémisphère à l'autre.
Mais, dans de tels exemples, il s'agit des grands meneurs, et ils sont assez rares pour que l'histoire en puisse aisément marquer le nombre. Ils forment le sommet d'une série continue descendant de ces puissants manieurs d'hommes à l'ouvrier qui, dans une auberge fumeuse, fascine lentement ses camarades en remâchant sans cesse quelques formules qu'il ne comprend guère, mais dont, selon lui, l'application doit amener sûrement la réalisation de tous les rêves et de toutes les espérances.
Dans toutes les sphères sociales, des plus hautes aux plus basses, dès que l'homme n'est plus isolé, il tombe bientôt sous la loi d'un meneur. La plupart des hommes, dans les masses populaires surtout, ne possèdent, en dehors de leur spécialité, d'idée nette et raisonnée sur quoi que ce soit. Ils sont incapables de se conduire. Le meneur leur sert de guide. Il peut être remplacé à la rigueur, mais très insuffisamment par ces publications périodiques qui fabriquent des opinions pour leurs lecteurs et leur procurent ces phrases toutes faites qui dispensent de raisonner.
L'autorité des meneurs est très despotique, et n'arrive même à s'imposer qu'à cause de ce despotisme. On a remarqué souvent combien facilement ils se faisaient obéir, bien que n'ayant aucun moyen d'appuyer leur autorité, dans les couches ouvrières les plus turbulentes. Ils fixent les heures de travail, le taux des salaires, décident les grèves, les font commencer et cesser à heure fixe.
Les meneurs tendent aujourd'hui à remplacer de plus en plus les pouvoirs publics à mesure que ces derniers se laissent discuter et affaiblir. La tyrannie de ces nouveaux
maîtres fait que les foules leur obéissent beaucoup plus docilement qu'elles n'ont obéi à aucun gouvernement. Si, par suite d'un accident quelconque, le meneur disparaît et n'est pas immédiatement remplacé, la foule redevient une collectivité sans cohésion ni résistance. Pendant la dernière grève des employés des omnibus à Paris, il a suffi d'arrêter les deux meneurs qui la dirigeaient pour la faire aussitôt cesser. Ce n'est pas le besoin de la liberté, mais celui de la servitude qui domine toujours dans l'âme des foules. Elles ont une telle soif d'obéir qu'elles se soumettent d'instinct à qui se déclare leur maître.
On peut établir une division assez tranchée dans la classe des meneurs. Les uns sont des hommes énergiques, à volonté forte, mais momentanée; les autres, beaucoup plus rares que les précédents, sont des hommes possédant une volonté à la fois forte et durable. Les premiers sont violents, braves, hardis. Ils sont utiles surtout pour diriger un coup de main, entraîner les masses malgré le danger, et transformer en héros les recrues de la veille. Tels, par exemple, Ney et Murat, sous le premier Empire. Tel encore, de nos jours, Garibaldi, aventurier sans talent, mais énergique, réussissant avec une poignée d'hommes à s'emparer de l'ancien royaume de Naples défendu pourtant par une armée disciplinée.
Mais si l'énergie de ces meneurs est puissante, elle est momentanée et ne survit guère à l'excitant qui l'a fait naître. Rentrés dans le courant de la vie ordinaire, les héros qui en étaient animés font souvent preuve, comme ceux que je citais à l'instant, de la plus étonnante faiblesse. Ils semblent incapables de réfléchir
et de se conduire dans les circonstances les plus simples, alors qu'ils avaient si bien su conduire les autres. Ce sont des meneurs qui ne peuvent exercer leur fonction qu'à la condition d'être menés eux-mêmes et excités sans cesse, d'avoir toujours au-dessus d'eux un homme ou une idée, de suivre une ligne de conduite bien tracée.
La seconde catégorie des meneurs, celle des hommes à volonté durable, a, malgré des formes moins brillantes, une influence beaucoup plus considérable. En elle on trouve les vrais fondateurs de religions ou de grandes œuvres: saint Paul, Mahomet, Christophe Colomb, Lesseps. Qu'ils soient intelligents ou bornés, il n'importe, le monde sera toujours à eux. La volonté persistante qu'ils possèdent est une faculté infiniment rare et infiniment forte qui fait tout plier. On ne se rend pas toujours suffisamment compte de ce que peut une volonté forte et continue: rien ne lui résiste, ni la nature, ni les dieux, ni les hommes.