Le plus récent exemple de ce que peut une volonté forte et continue, nous est donné par l'homme illustre qui sépara deux mondes et réalisa la tâche inutilement tentée depuis trois mille ans par les plus grands souverains. Il échoua plus tard dans une entreprise identique; mais la vieillesse était venue, et tout s'éteint devant elle, même la volonté.
Lorsqu'on voudra montrer ce que peut la seule volonté, il n'y aura qu'à présenter dans ses détails l'histoire des difficultés qu'il fallut surmonter pour creuser le canal de Suez. Un témoin oculaire, le docteur Cazalis, a résumé en quelques lignes saisissantes la synthèse de cette grande œuvre racontée par son
immortel auteur. «Et il contait, de jour en jour, par épisodes, l'épopée du canal. Il contait tout ce qu'il avait dû vaincre, tout l'impossible qu'il avait fait possible, toutes les résistances, les coalitions contre lui, et les déboires, les revers, les défaites, mais qui n'avaient pu jamais le décourager, ni l'abattre; il rappelait l'Angleterre le combattant, l'attaquant sans relâche, et l'Égypte et la France hésitantes, et le consul de France s'opposant plus que tout autre aux premiers travaux, et comme on lui résistait, prenant les ouvriers par la soif, leur faisant refuser l'eau douce; et le ministère de la marine et les ingénieurs, tous les hommes sérieux, d'expérience et de science, tous naturellement hostiles, et tous scientifiquement assurés du désastre, le calculant et le promettant, comme pour tel jour ou telle heure on promet l'éclipse.»
Le livre qui raconterait la vie de tous ces grands meneurs ne contiendrait pas beaucoup de noms; mais ces noms ont été à la tête des événements les plus importants de la civilisation et de l'histoire.
§ 2.—LES MOYENS D'ACTION DES MENEURS: L'AFFIRMATION, LA RÉPÉTITION, LA CONTAGION.
Lorsqu'il s'agit d'entraîner une foule pour un instant, et de la déterminer à commettre un acte quelconque: piller un palais, se faire massacrer pour défendre une place forte ou une barricade, il faut agir sur elle par des suggestions rapides, dont la plus énergique est encore l'exemple; mais il faut alors que la foule soit déjà préparée par certaines circonstances, et surtout que celui
qui veut l'entraîner possède la qualité que j'étudierai plus loin sous le nom de prestige.
Mais quand il s'agit de faire pénétrer des idées et des croyances dans l'esprit des foules—les théories sociales modernes, par exemple—les procédés des meneurs sont différents. Ils ont principalement recours à trois procédés très nets: l'affirmation, la répétition, la contagion. L'action en est assez lente, mais les effets de cette action une fois produits sont fort durables.
L'affirmation pure et simple, dégagée de tout raisonnement et de toute preuve, est un des plus sûrs moyens de faire pénétrer une idée dans l'esprit des foules. Plus l'affirmation est concise, plus elle est dépourvue de toute apparence de preuves et de démonstration, plus elle a d'autorité. Les livres religieux et les codes de tous les âges ont toujours procédé par simple affirmation. Les hommes d'État appelés à défendre une cause politique quelconque, les industriels propageant leurs produits par l'annonce, savent la valeur de l'affirmation.
L'affirmation n'a cependant d'influence réelle qu'à la condition d'être constamment répétée, et, le plus possible, dans les mêmes termes. C'est Napoléon, je crois, qui a dit qu'il n'y a qu'une seule figure sérieuse de rhétorique, la répétition. La chose affirmée arrive, par la répétition, à s'établir dans les esprits au point qu'ils finissent par l'accepter comme une vérité démontrée.