On comprend bien l'influence de la répétition sur les foules, en voyant à quel point elle est puissante sur les esprits les plus éclairés. Cette puissance vient de ce que la chose répétée finit par s'incruster dans ces régions profondes de l'inconscient où s'élaborent les motifs de
nos actions. Au bout de quelque temps, nous ne savons plus quel est l'auteur de l'assertion répétée, et nous finissons par y croire. De là la force étonnante de l'annonce. Quand nous avons lu cent fois, mille fois que le meilleur chocolat est le chocolat X, nous nous imaginons l'avoir entendu dire de bien des côtés, et nous finissons par en avoir la certitude. Quand nous avons lu mille fois que la farine Y a guéri les plus grands personnages des maladies les plus tenaces, nous finissons par être tentés de l'essayer le jour où nous sommes atteints d'une maladie du même genre. Si nous lisons toujours dans le même journal que A est un parfait gredin et B un très honnête homme, nous finissons par en être convaincus, à moins, bien entendu, que nous ne lisions souvent un autre journal d'opinion contraire, où les deux qualificatifs soient inversés. L'affirmation et la répétition sont seules assez puissantes pour pouvoir se combattre.
Lorsqu'une affirmation a été suffisamment répétée, et qu'il y a unanimité dans la répétition, comme cela est arrivé pour certaines entreprises financières célèbres assez riches pour acheter tous les concours, il se forme ce qu'on appelle un courant d'opinion et le puissant mécanisme de la contagion intervient. Dans les foules, les idées, les sentiments, les émotions, les croyances possèdent un pouvoir contagieux aussi intense que celui des microbes. Ce phénomène est très naturel puisqu'on l'observe chez les animaux eux-mêmes dès qu'il sont en foule. Le tic d'un cheval dans une écurie est bientôt imité par les autres chevaux de la même écurie. Une panique, un mouvement désordonné de quelques moutons s'étend bientôt à tout le troupeau. Chez l'homme en
foule toutes les émotions sont très rapidement contagieuses, et c'est ce qui explique la soudaineté des paniques. Les désordres cérébraux, comme la folie, sont eux-mêmes contagieux. On sait combien est fréquente l'aliénation chez les médecins aliénistes. On a même cité récemment des formes de folie, l'agoraphobie par exemple, communiquées de l'homme aux animaux.
La contagion n'exige pas la présence simultanée d'individus sur un seul point; elle peut se faire à distance sous l'influence de certains événements qui orientent tous les esprits dans le même sens et leur donnent les caractères spéciaux aux foules, surtout quand les esprits sont préparés par les facteurs lointains que j'ai étudiés plus haut. C'est ainsi par exemple que l'explosion révolutionnaire de 1848, partie de Paris, s'étendit brusquement à une grande partie de l'Europe et ébranla plusieurs monarchies.
L'imitation, à laquelle on a attribué tant d'influence dans les phénomènes sociaux, n'est en réalité qu'un simple effet de la contagion. Ayant montré ailleurs son influence je me bornerai à reproduire ce que j'en disais il y a quinze ans et qui depuis a été développé par d'autres écrivains dans des publications récentes:
«Semblable aux animaux, l'homme est naturellement imitatif. L'imitation est un besoin pour lui, à condition bien entendu, que cette imitation soit tout à fait facile, c'est ce besoin qui rend si puissante l'influence de ce que nous appelons la mode. Qu'il s'agisse d'opinions, d'idées, de manifestations littéraires, ou simplement de costumes, combien osent se soustraire à son empire? Ce n'est pas avec des arguments, mais avec des modèles, qu'on guide les foules. À chaque époque il y a un petit
nombre d'individualités qui impriment leur action et que la masse inconsciente imite. Il ne faudrait pas cependant que ces individualités s'écartassent par trop des idées reçues. Les imiter serait alors trop difficile et leur influence serait nulle. C'est précisément pour cette raison que les hommes trop supérieurs à leur époque n'ont généralement aucune influence sur elle. L'écart est trop grand. C'est pour la même raison que les Européens, avec tous les avantages de leur civilisation, ont une influence si insignifiante sur les peuples de l'Orient: ils en diffèrent trop.
«La double action du passé et de l'imitation réciproque finit par rendre tous les hommes d'un même pays et d'une même époque à ce point semblables que, même chez ceux qui sembleraient devoir le plus s'y soustraire, philosophes, savants et littérateurs, la pensée et le style ont un air de famille qui fait immédiatement reconnaître le temps auquel ils appartiennent. Il ne faut pas causer longtemps avec un individu pour connaître à fond ses lectures, ses occupations habituelles et le milieu où il vit[16].»
La contagion est si puissante qu'elle impose aux individus non seulement certaines opinions mais encore certaines façons de sentir. C'est la contagion qui fait mépriser à une époque certaines œuvres, telles que le Tanhauser, par exemple, et qui, quelques années plus tard, les fait admirer par ceux-là mêmes qui les avaient dénigrées le plus.