Les meneurs ont tout intérêt à verser dans les plus invraisemblables exagérations. L'orateur, dont je viens de citer une phrase, a pu affirmer, sans soulever de grandes protestations, que les banquiers et les prêtres soudoyaient les lanceurs de bombes, et que les administrateurs des grandes compagnies financières méritent les mêmes peines que les anarchistes. Sur les foules, de pareilles affirmations agissent toujours. L'affirmation n'est jamais trop furieuse, ni la déclamation trop menaçante. Rien n'intimide plus les auditeurs que cette éloquence. En protestant, ils craignent de passer pour traîtres ou complices.
Cette éloquence spéciale a toujours régné, comme je le disais à l'instant, sur toutes les assemblées; et, dans les périodes critiques, elle ne fait que s'accentuer. La lecture des discours des grands orateurs qui composaient les assemblées de la Révolution est très intéressant à ce point de vue. À chaque instant ils se croyaient obligés de s'interrompre pour flétrir le crime et exalter la vertu; puis, ils éclataient en imprécations contre les tyrans, et juraient de vivre libres ou de mourir. L'assistance se levait, applaudissait avec fureur, puis, calmée, se rasseyait.
Le meneur peut être quelquefois intelligent et instruit; mais cela lui est généralement plus nuisible qu'utile. En montrant la complexité des choses, en permettant d'expliquer et de comprendre, l'intelligence rend toujours indulgent, et émousse fortement l'intensité et la violence des convictions nécessaires aux apôtres. Les grands meneurs de tous les âges, ceux de la Révolution surtout, ont été lamentablement bornés; et ce sont justement les plus bornés qui ont exercé la plus grande influence.
Les discours du plus célèbre d'entre eux, Robespierre, stupéfient souvent par leur incohérence; en se bornant à les lire, on n'y trouverait aucune explication plausible du rôle immense du puissant dictateur:
«Lieux communs et redondances de l'éloquence pédagogique et de la culture latine au service d'une âme plutôt puérile que plate, et qui semble se borner, dans l'attaque ou la défense, au: «Viens-y donc!» des écoliers. Pas une idée, pas un tour, pas un trait, c'est l'ennui dans la tempête. Quand on sort de cette lecture morne, on a envie de pousser le ouf! de l'aimable Camille Desmoulins.»
Il est quelquefois effrayant de songer au pouvoir que donne à un homme possédant du prestige une conviction forte unie à une extrême étroitesse d'esprit. Il faut pourtant réaliser ces conditions pour ignorer les obstacles et savoir vouloir. D'instinct les foules reconnaissent dans ces convaincus énergiques le maître qu'il leur faut toujours.
Dans une assemblée parlementaire, le succès d'un discours dépend presque uniquement du prestige que l'orateur possède, et pas du tout des raisons qu'il propose.
Et, la meilleure preuve, c'est que lorsqu'une cause quelconque fait perdre à un orateur son prestige, il perd du même coup toute son influence, c'est-à-dire le pouvoir de diriger à son gré les votes.
Quant à l'orateur inconnu qui arrive avec un discours contenant de bonnes raisons, mais seulement des raisons, il a des chances d'être seulement écouté. Un député, doublé d'un psychologue perspicace, M. Descubes, a récemment tracé dans les lignes suivantes l'image du député sans prestige:
«Quand il a pris place à la tribune, il tire de sa serviette un dossier qu'il étale méthodiquement devant lui et débute avec assurance.
Il se flatte de faire passer dans l'âme des auditeurs la conviction qui l'anime. Il a pesé et repesé ses arguments; il est tout bourré de chiffres et de preuves; il est sûr d'avoir raison. Toute résistance, devant l'évidence qu'il apporte, sera vaine. Il commence, confiant dans son bon droit et aussi dans l'attention de ses collègues, qui certainement ne demandent qu'à s'incliner devant la vérité.
Il parle, et, tout de suite il est surpris du mouvement de la salle, un peu agacé par le brouhaha qui s'en élève.
Comment le silence ne se fait-il pas? Pourquoi cette inattention générale? À quoi pensent donc ceux-là qui causent entre eux? Quel motif si urgent fait quitter sa place à cet autre?
Une inquiétude passe sur son front. Il fronce les sourcils, s'arrête. Encouragé par le président, il repart, haussant la voix. On ne l'en écoute que moins. Il force le ton, il s'agite: le bruit redouble autour de lui. Il ne s'entend plus lui-même, s'arrête encore; puis, craignant que son silence ne provoque le fâcheux cri de: Clôture! il reprend de plus belle. Le vacarme devient insupportable.»