Lorsque les assemblées parlementaires se trouvent montées à un certain degré d'excitation, elles deviennent

identiques aux foules hétérogènes ordinaires, et leurs sentiments présentent par conséquent la particularité d'être toujours extrêmes. On les verra se porter aux plus grands actes d'héroïsme ou aux pires excès. L'individu n'est plus lui-même, et il l'est si peu qu'il votera les mesures les plus contraires à ses intérêts personnels.

L'histoire de la Révolution montre à quel point les assemblées peuvent devenir inconscientes et obéir aux suggestions les plus contraires à leurs intérêts. C'était un sacrifice énorme pour la noblesse de renoncer à ses privilèges, et pourtant, dans une nuit célèbre de la Constituante, elle le fit sans hésiter. C'était une menace permanente de mort pour les conventionnels de renoncer à leur inviolabilité, et pourtant ils le firent et ne craignirent pas de se décimer réciproquement, sachant bien cependant que l'échafaud où ils envoyaient aujourd'hui des collègues leur était réservé demain. Mais ils étaient arrivés à ce degré d'automatisme complet que j'ai décrit ailleurs, et aucune considération ne pouvait les empêcher de céder aux suggestions qui les hypnotisaient. Le passage suivant des mémoires de l'un d'eux, Billaud-Varennes, est absolument typique sur ce point: «Les décisions que l'on nous reproche tant, dit-il, nous ne les voulions pas le plus souvent deux jours, un jour auparavant: la crise seule les suscitait.» Rien n'est plus juste.

Les mêmes phénomènes d'inconscience se manifestèrent pendant toutes les séances orageuses de la Convention.

«Ils approuvent et décrètent, dit Taine, ce dont ils ont horreur, non seulement les sottises et les folies, mais les crimes, le meurtre des innocents, le meurtre de leurs amis. À l'unanimité et avec les plus vifs applaudissements, la gauche, réunie à la droite, envoie à l'échafaud Danton, son chef naturel, le grand promoteur et conducteur de la Révolution. À l'unanimité et avec les plus grands applaudissements, la droite, réunie à la gauche, vote les pires décrets du gouvernement révolutionnaire. À l'unanimité, et avec des cris d'admiration et d'enthousiasme, avec des témoignages de sympathie passionnée pour Collot d'Herbois, pour Couthon et pour Robespierre, la Convention, par des réélections spontanées et multiples, maintient en place le gouvernement homicide que la Plaine déteste parce qu'il est homicide, et que la Montagne déteste parce qu'il la décime. Plaine et Montagne, la majorité et la minorité finissent par consentir à aider à leur propre suicide. Le 22 prairial, la Convention tout entière a tendu la gorge; le 8 thermidor, pendant le premier quart d'heure qui a suivi le discours de Robespierre, elle l'a tendue encore.»

Le tableau peut paraître sombre. Il est exact pourtant. Les assemblées parlementaires suffisamment excitées et hypnotisées présentent les mêmes caractères. Elles deviennent un troupeau mobile obéissant à toutes les impulsions. La description suivante de l'assemblée de 1848, due à un parlementaire dont on ne suspectera pas la foi démocratique, M. Spuller, et que je reproduis d'après la Revue littéraire, est bien typique. On y retrouve tous les sentiments exagérés que j'ai décrits dans les foules, et cette mobilité excessive qui permet de passer d'un instant à l'autre par la gamme des sentiments les plus contraires.

«Les divisions, les jalousies, les soupçons, et tour à tour la confiance aveugle et les espoirs illimités ont conduit le parti républicain à sa perte. Sa naïveté et sa candeur n'avaient d'égale que sa défiance universelle. Aucun sens de la légalité, nulle intelligence de la discipline: des terreurs et des illusions sans bornes: le paysan et l'enfant se rencontrent en ce point. Leur calme rivalise avec leur impatience. Leur sauvagerie est pareille à leur docilité. C'est le propre d'un tempérament qui n'est point fait et d'une éducation absente. Rien ne les étonne et tout les déconcerte. Tremblants, peureux, intrépides, héroïques, ils se jetteront à travers les flammes et ils reculeront devant une ombre.

«Ils ne connaissent point les effets et les rapports des choses. Aussi prompts aux découragements qu'aux exaltations, sujets à toutes les paniques, toujours trop haut ou trop bas, jamais au degré qu'il faut et dans la mesure qui convient. Plus fluides que l'eau, ils reflètent toutes les couleurs et prennent toutes les formes. Quelle base de gouvernement pouvait-on espérer d'asseoir en eux?»

Il s'en faut de beaucoup heureusement que tous les caractères que nous venons de décrire dans les assemblées parlementaires se manifestent constamment. Elles ne sont foules qu'à certains moments. Les individus qui les composent arrivent à garder leur individualité dans un grand nombre de cas; et c'est pourquoi une assemblée peut élaborer des lois techniques excellentes. Ces lois ont, il est vrai, pour auteur un homme spécial qui les a préparées dans le silence du cabinet; et la loi votée est en réalité l'œuvre d'un individu, et non plus celle d'une assemblée. Ce sont naturellement ces lois qui sont les meilleures. Elles ne deviennent désastreuses que lorsqu'une série d'amendements malheureux les rendent collectives. L'œuvre d'une foule est partout et toujours inférieure à celle d'un individu isolé. Ce sont les spécialistes qui sauvent les assemblées des mesures trop désordonnées et trop inexpérimentées.

Le spécialiste est alors un meneur momentané. L'assemblée n'agit pas sur lui et il agit sur elle.

Malgré toutes les difficultés de leur fonctionnement, les assemblées parlementaires représentent ce que les peuples ont encore trouvé de meilleur pour se gouverner et surtout pour se soustraire le plus possible au joug des tyrannies personnelles. Elles sont certainement l'idéal d'un gouvernement, au moins pour les philosophes, les penseurs, les écrivains, les artistes et les savants, en un mot pour tout ce qui constitue le sommet d'une civilisation.