Les jours de congé apportent quelques distractions à cette existence un peu sévère; mais ces plaisirs restent des plaisirs de gentilhomme: ils ne vont point sans quelque solennité et le jeune seigneur, déjà réservé à de hauts emplois, est gardé par le sentiment précoce de sa dignité des fréquentations douteuses et des amusements vulgaires.
A côté de ces fils de Grands d'Espagne ou de títulos de Castille, on voit briller aussi des jeunes gens d'origine plus modeste, fils de bourgeois enrichis par la banque ou le négoce, à qui la vanité de leurs parents assure un train presque aussi magnifique. «Car, ainsi que dit Cervantes, c'est l'honneur et coutume des marchands de faire étalage de leurs richesses et de leur crédit non en leurs personnes, mais en celles de leurs enfants, et c'est pourquoi ils les traitent et les rehaussent à tout prix, comme s'ils étaient des fils de prince[ 21].» Mais la grande majorité des étudiants de Salamanque vit sans faste et plutôt pauvrement.
[!--Note--] 21 ([retour])
Coloquio de los perros.
Nous avons vu que ceux d'entre eux qui ne trouvaient pas asile dans les Collèges s'installaient le plus souvent dans les maisons des pupileros ou «bacheliers de pupilles». Or, on y était très médiocrement logé, dans des chambres étroites et fort mal aérées. De plus, malgré les Règlements qui les obligeaient de donner chaque jour à chacun de leurs hôtes une livre de viande ou de poisson[ 22], à Salamanque comme [p. 35] dans d'autres Universités, les «bacheliers» imposaient de rudes épreuves aux robustes appétits de leurs pensionnaires. Les romans picaresques sont remplis des plaintes de leurs victimes, d'imprécations contre leur avarice et leur rapacité.
[!--Note--] 22 ([retour])
Estatutos hechos por la Universidad de Salamanca.
On connaît, par les descriptions de Don Pablos de Ségovie[ 23], la maison du licencié Cabra[ 24], dit Vigile-Jeûne, et l'on sait quelles sortes de repas on faisait à sa table:
«Après le Benedicite, on apporta dans des écuelles de bois un bouillon fort clair... les maigres doigts des convives poursuivaient à la nage quelques pois orphelins et solitaires. «Rien ne vaut le pot-au-feu, s'écriait Cabra à chaque gorgée; qu'on dise ce qu'on voudra, tout [p. 36] le reste n'est que vice et gourmandise!»—Alors entra un jeune domestique qui ressemblait à un fantôme, tant il était décharné: on aurait pu croire qu'on lui avait enlevé sur le corps la viande qu'il apportait. Un seul navet flottait dans le plat, à l'aventure: «Comment! dit le maître, voilà des navets! Pour moi, il n'y pas de perdrix qui vaille un bon navet! Mangez, mes amis; je me réjouis de vous voir à l'œuvre!» Il découpa le mouton en si menus morceaux que tout disparut dans les ongles ou dans les dents creuses. «Mangez, mangez, répétait Cabra; vous êtes jeunes et votre appétit fait plaisir à voir!» Hélas! quel réconfort pour de pauvres diables qui bâillaient de faim!
[!--Note--] 23 ([retour])
Quevedo, El Gran Tacaño, ch. III.
[!--Note--] 24 ([retour])
Il paraît que Quevedo l'avait peint d'après nature: le personnage s'appelait D. Antonio Cabreriza (Biblioteca de Autores Españoles, t. XXIII, p. 489). Ce type fut bientôt célèbre et passa en proverbe. Dans l'intermède intitulé El Doctor Borrego, au maître avare qui leur reproche leur appétit: «Insatiables gloutons! Un œuf en quatre jours!... Je ne sais comment vous échappez à mille apoplexies!» Les domestiques répondent: «Nous partons, licencié Cabra!» (Intermèdes espagnols, traduits par Léo Rouanet, p. 243.)