«Il ne resta bientôt plus dans le plat que quelques os et quelques morceaux de peau: «Cela, c'est pour les domestiques, nous dit le maître; car il faut bien qu'ils mangent et nous ne pouvons pas tout avaler. Allons, cédons-leur la place, et vous autres, allez prendre un peu d'exercice jusqu'à deux heures, si vous voulez que votre déjeuner ne vous fasse pas du mal.»
Le docteur Cañizares, chez qui Estevanille [p. 37] González[ 25] avait pris pension, ne traitait pas mieux ses élèves. Un oignon, un peu de pain moisi formaient chez lui le fond du repas: une fricassée de pieds de chèvre y passait pour un régal extraordinaire[ 26].
[!--Note--] 25 ([retour])
Vida de Estebanillo González.
[!--Note--] 26 ([retour])
Voir aussi ce que dit Vicente Espinel du pupilage de Gálvez à Salamanque (Relación primera de la vida del Escudero Marcos de Obregón: Descanso XII).
Guzmán d'Alfarache[ 27] ne se louait pas davantage des pupileros et de leurs menus: «un bouillon plus clair que le jour et si transparent qu'on aurait pu voir courir un pou au fond de l'écuelle», des œufs achetés au rabais pendant la bonne saison et conservés cinq ou six mois dans la cendre ou dans le sel, une sardine par personne; pendant l'hiver, une tranche de fromage «mince comme des copeaux de menuisier»; pendant l'été, quatre cerises ou trois prunes comptées exactement, «parce que les fruits donnent la fièvre», voilà de quoi devait se contenter cette «faim invétérée, cette faim d'étudiant, hambre veterana y estudiantina», qui dans toute l'Espagne était passée en proverbe.
[!--Note--] 27 ([retour])
Mateo Aleman, Vida y Hechos de Guzmán de Alfarache, lib. III, part. II, cap. IV.
De toutes parts s'élève contre les maîtres de pension le même concert de malédictions et de plaintes. Des couplets d'étudiants nous montrent des tablées de pauvres diables dévorant des yeux la soupière où fume le brouet noyé d'eau chaude[ 28], et serrant des deux mains leur ventre maigre «où les boyaux chantent de faim[ 29]». Ils nous parlent encore du pain «dur comme le ciment», des portions si adroitement coupées qu'on voit le jour au travers et qu'au moindre souffle elles s'envoleraient au plafond, du vin mesuré dans un dé à coudre, baptisé et rebaptisé tour à tour par le marchand, le pupilero et le dépensier[ 30].
[!--Note--] 28 ([retour])
La sopa de añadido, comme on dit à Salamanque. (Mal-Lara, Filosofía vulgar, Lérida, 1621, fo 237.) Cf. ibid., Centur. V. 93; Centur. VII, 88; Centur. X, 59.
[!--Note--] 29 ([retour])
Cancionero de Horozco, p. 5: «las tripas cantan de hambre.» (La vida pupilar de Salamanca que escribió el auctor á un amigo suyo.)—Cf. Bartolomé Palau, La Farsa llamada Salamantina (1552), publiée et annotée par M. Alfred Morel-Fatio, dans le Bulletin Hispanique d'octobre-décembre 1900, v. 474 et sq.