CHAPITRE V.
LES ÉCOLIERS MENDIANTS OU CHEVALIERS DE LA Tuna.
Même aux heures de grande nécessité la plupart des écoliers se bornent à ces espiègleries un peu fortes. Mais certains se laissent aller à de pires indélicatesses et, de chute en chute, ils en viennent à mener la vie de ces pícaros ou «mauvais garçons» qui, suivant le mot de Cervantes, semblent venus à Salamanque «moins pour apprendre les lois que pour les enfreindre». Ces étudiants faméliques et vagabonds, gorrones ou chevaliers de la Tuna[ 70], forment comme une vaste corporation, où règne l'égalité la plus parfaite, où s'efface toute distinction sociale et dont tous les membres sont indissolublement unis par les souvenirs de leurs communes misères et la complicité [p. 63] de cent méfaits[ 71]. Parmi les sujets de ce royaume de gueuserie, on compte beaucoup d'anciens pages ou valets d'étudiants qui se sont lassés d'une telle dépendance; d'autres, dont le sort était plus doux et qui avaient jadis quitté leur famille pleins de nobles ambitions et de résolutions vertueuses, ont été gâtés par les mauvaises compagnies; d'autres, enfin, sont des jeunes gens riches qui, d'eux-mêmes, par fantaisie et par goût, ont préféré, dès le premier jour, à une condition paisible et à un bien-être assuré l'imprévu d'une existence errante et son inquiète liberté[ 72].
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La Tuna, c'est la vie de paresse et d'aventures.
[!--Note--] 71 ([retour])
Ils ressemblent fort aux vagi scolares, aux «goliards» de nos Universités du Moyen Age, ou encore à ces écoliers mendiants de l'Université de Bologne dont Buoncompagno nous a laissé, dans son Antiqua Rhetorica (1215), un si triste portrait. (Sutter, Aus Leben und Schriften des Magisters Buoncompagno, Fribourg, 1894.)
[!--Note--] 72 ([retour])
Cervantes, La Ilustre Fregona.
Tous, drapés dans un manteau troué ou serrés dans une vieille soutane «dont les pans déchirés pendent comme des bras de pieuvre[ 73]», ils se promènent fièrement par les rues de Salamanque, espérant quelque heureux hasard ou [p. 64] méditant quelque «tour de main». On les voit dès le matin attendant sur le seuil des couvents la distribution des écuelles de soupe, et c'est de là que leur vient leur surnom de sopistas. Quand les frères leur apportent l'énorme marmite où nagent tous les légumes de la terre, choux, navets, courges et laitues, assaisonnés de noyaux d'olives, d'escargots et de têtes de poissons, quant apparaît le frère portier chargé de répartir l'aumône, à peine la prière dite, tous se bousculent et jouent des coudes pour n'être pas les derniers servis: quelquefois on en vient aux coups et, pour rétablir l'ordre, le fraile frappe de droite et de gauche avec sa grande cuiller[ 74]. Dans la journée ils courent la campagne et, malgré les chiens de garde, dévalisent jardins et vergers[ 75], ou bien ils trompent leur faim en allant demander aux nonnes quelques gobelets d'une boisson rafraîchissante qu'elles fabriquent et dont elles ne sont pas avares, et souvent même ils emportent la tasse, au risque de décourager la charité[ 76]. Mais, pour assurer le repas [p. 65] du soir, ils ne peuvent compter que sur la générosité d'un riche camarade, sur la crédulité d'un débutant et, plus sûrement, sur leur propre savoir-faire. Les pains du boulanger, les melons et les piments du marché aux légumes, les pralines et les nougats du confiseur, les outres de vin accrochées à la porte des tavernes, ce qui se mange et ce qui se boit, tout leur est d'une bonne prise: les marchands de marrons connaissent par de fâcheuses expériences la rapidité de leurs jambes et la dextérité de leurs mains[ 77]; les rôtisseurs et les pâtissiers les voient avec inquiétude respirer l'odeur de leurs étalages.
[!--Note--] 73 ([retour])
«Rabos de pulpo» (Don Quichotte, II, ch. XIX).