Lorsque, à la suite d'une bataille avec le guet ou de quelque grave friponnerie, l'air de la ville leur paraît malsain, ils s'en vont courir la campagne, emportant tous, pendue à leur ceinture, la hortera, l'écuelle de bois qui ne les quitte guère[ 87]. Les uns chantent dans les bourgs au sortir des offices[ 88] et tendent le bonnet aux personnes charitables; les autres s'associent à des montreurs de singes, à des joueurs de gobelets ou à des porteurs de fausses bulles. Certains, qui savent autant d'oraisons que de vieux aveugles[ 89], les récitent à un demi-maravédis la pièce, [p. 70] et celle de sainte Lucie qui guérit les maux d'yeux[ 90], comme celle de saint Blas qui guérit les maux de gorge[ 91], leur sont surtout d'un merveilleux profit. Quelques-uns font métier de connaître les propriétés et vertus des plantes et des racines, et, pour se donner plus de crédit, ils assaisonnent leurs ordonnances de quelques mots latins qui leur sont restés dans la mémoire; d'autres font des pronostics, tirent des horoscopes, lisent l'avenir dans les lignes de la main[ 92]. D'autres portent toujours soigneusement roulé dans leur collet «ce livre non relié, qu'ont coutume de lire les Espagnols de toute condition», à savoir un jeu de cartes[ 93], cartes sales et crasseuses, il est vrai, usées des quatre coins, «mais qui ont, pour qui sait s'en servir, cette admirable vertu qu'on ne coupe jamais sans laisser un as par dessous[ 94]»; comment [p. 71] mourir de faim avec cela quand il y a à la porte des hôtelleries tant de muletiers passionnés pour le vingt-et-un, le lansquenet et le quinola? De ces gorrones en rupture de ban, on en voit même qui se déguisent en captifs échappés des bagnes d'Alger: ils attendrissent les villageois en leur faisant voir sur un tableau grossièrement enluminé quels tourments endurent les pauvres chrétiens quand ils tombent aux mains des Maures infidèles[ 95].

[!--Note--] 87 ([retour])
Francisco de Castro, Entremés de la Casa de Posadas.

[!--Note--] 88 ([retour])
Quelques-uns de ces chants ressemblent, sans doute, à la vieille complainte que nous pouvons lire dans le Libro de Cantares de l'Archiprêtre de Hita (1389):

De Como los escolares demandan por Dios.

Sennores, dat al escolar,

Que vos bien demandar,

Dat limosna, o raçion,

Faré por vos oraçion,

Que Dios vos de salvaçion,

Quered por Dios a mi dar..., etc.