Le second jeu est, au contraire, réservé à la noblesse: quelques seigneurs montés sur des chevaux bien harnachés, suivis de trente ou quarante laquais vêtus d'une même livrée, tournent en saluant autour de la plaza et vont se ranger en face de la porte du toril. Quand l'animal fond sur eux, ils le frappent d'un coup de pique entre les deux cornes et se dérobent aussitôt en faisant faire une volte à leur cheval. Si leur main a tremblé, si leur arme a dévié, ils sont obligés de mettre l'épée à la main, de suivre à pied le taureau et de le tuer sans aucun secours.

Le troisième jeu s'appelle la lançade. «Celui qui la veut donner fait bander les yeux à son [p. 91] cheval: il attend l'attaque et, lorsque le taureau court à lui avec furie, il lui passe la lance au travers du corps. Quand il manque le taureau, le taureau ne le manque pas.»

Ces courses étaient, on le voit, beaucoup plus dangereuses que les courses d'aujourd'hui[ 117], elles laissaient plus de place à l'initiative personnelle et offraient infiniment plus d'imprévu. Rien ne pouvait être plus passionnant qu'un tel spectacle dont les péripéties étaient si brusques et si précipitées, où le plus souvent l'extrême hardiesse suppléait à l'expérience et où tant de braves gens exposaient tour à tour leur vie, sans profit et pour le plaisir. Ce spectacle enfiévrait la jeunesse des Écoles; sur le balcon d'honneur, les vénérables juristes, les austères théologiens en savouraient sans scrupule les poignantes émotions, et le peuple de Salamanque bénissait l'antique tradition qui consacrait [p. 92] par de telles fêtes l'investiture d'une dignité si grave et si pacifique.

[!--Note--] 117 ([retour])
Un grand seigneur bohémien qui passa à Salamanque, en 1467, vit des courses données dans des conditions à peu près pareilles: «Le troisième taureau, dit-il, tua deux hommes et en blessa huit autres, plus un cheval.» Viaje del noble Boemio León de Rosmital de Blatna por España y Portugal. (Viajes por España: Libros de Antaño. Madrid, 1879, p. 81.)

Malheureusement, ces fêtes coûtaient fort cher. Après la course, dont les frais étaient naturellement considérables, il fallait encore offrir une collation qui ne devait pas comprendre moins de cinq services, et ajouter aux présents déjà distribués dans la cathédrale une quantité d'autres cadeaux: des caisses de fruits secs et des sucreries, des dragées, des confitures, des cierges et même des paires de poulets[ 118]. On ne pouvait, sans être riche, suffire à tant d'obligations. Plus d'un licencié plein de savoir, nourri de Baldus ou des Décrétales, se trouvait ainsi arrêté au terme de ses études. Assez souvent des étudiants de fortune modeste s'arrangeaient pour se faire graduer le même jour, et la dépense s'en trouvait diminuée; mais il fallait, dans ce cas, faire paraître sur la place un plus grand nombre de taureaux: dix pour trois docteurs, davantage encore si les docteurs étaient plus nombreux. On en courut jusqu'à vingt-trois dans une même journée. D'autres candidats, [p. 93] plus pauvres ou plus avisés, attendaient pour solliciter le diplôme qu'un deuil de Cour vînt proscrire toute fête et simplifier la cérémonie.

[!--Note--] 118 ([retour])
Estatutos hechos por la Universidad de Salamanca.—Villar, Historia de Salamanca.


Tels étaient les principaux événements de cette vie de Salamanque, si indépendante, si variée, si joyeuse, où se coudoyaient de jeunes hommes de tous pays et de toutes conditions, où chacun avait la liberté de régler son existence suivant son tempérament et suivant ses goûts, où la vertu était indulgente aux amusements et même aux folies, où les paresseux et les ignorants respectaient en retour le travail et le savoir, où la communauté des privilèges et l'égalité des droits créaient des liens solides et rendaient supportable l'inégalité des fortunes. Sans doute, à mesure que venaient les années, cette inégalité ne faisait que s'accentuer davantage. D'anciens camarades de cours pouvaient se trouver portés aux deux extrémités de la hiérarchie sociale, et la récompense n'était pas toujours proportionnée au mérite et à l'effort. Les jeunes gentilshommes s'élevaient naturellement aux hautes charges de l'Etat; bien soutenus [p. 94] et bien dirigés, des étudiants de plus humble origine s'assuraient d'honorables destinées, devenaient conseillers, juges, chanoines, maîtres dans une Université ou recteurs dans un Collège. Pendant ce temps de pauvres diables, à qui tout secours avait manqué, épuisés par une lutte trop dure, finissaient garçons d'apothicaire, clercs de procureur, barbiers, sacristains ou marchands[ 119]. Mais ces injustices du sort sont de tous les temps, et ceux mêmes que la chance avait trahis gardaient encore à l'antique Estudio un attachement fidèle; ils emportaient, comme un bien inestimable et comme une consolation, le souvenir des années qu'ils avaient passées à l'ombre de ses murs, des joies qu'ils y avaient goûtées et des misères qu'ils y avaient gaiement supportées: Salamanque restait pour eux la Ville Insigne, «Mère des vertus, des sciences et des arts», et ils l'aimaient tous du même amour.

[!--Note--] 119 ([retour])
Romance nuevo del modo de vivir de los pobres estudiantes. Valencia.

[p. 95]