«A deux heures de l'après-midi, nous raconte-t-il, on envoie des crieurs annoncer dans la ville qu'un étranger va parler sur Juvénal. C'était un jeudi, jour où d'habitude il n'y a pas de cours à l'Université. Les étudiants accourent cependant en si grand nombre que j'ai toutes les peines du monde à pénétrer dans les Écoles. Il faut que des docteurs s'arment de [p. 156] bâtons et de piques pour aider le bedeau à m'ouvrir un passage. A force de cris, de menaces et de coups on parvient à me faire un chemin jusqu'aux portes. Là, je suis soulevé de terre par ces jeunes hommes et porté jusqu'à la chaire au-dessus des têtes.»

La bagarre a été si forte que bien des gens—Pierre Martyr rapporte fièrement leurs noms—ont été à moitié étouffés; on ne compte pas les bonnets perdus, les manteaux déchirés. Le bedeau lui-même a eu son camail de pourpre arraché, et, ne pouvant le retrouver, il veut se le faire rembourser par le professeur étranger, occasion de tout ce désordre.

Cependant, la leçon commence. Pour mieux éblouir son public, Pierre Martyr demande à l'assistance de choisir le sujet qui lui plaira le mieux. Lucio Marineo, avec qui a été arrangée cette comédie, lui désigne la deuxième satire de Juvénal. Pierre Martyr parle donc de la deuxième satire, et ce commentaire en latin d'un texte latin assez difficile est écouté pendant plus d'une heure avec un religieux respect. Vers la fin pourtant, quelques très jeunes gens, trouvant que le professeur dépasse trop les limites ordinaires, commencent à manifester [p. 157] leur impatience en frottant, suivant l'usage, leurs souliers contre le plancher; mais les anciens les rappellent violemment au respect des convenances. La péroraison de Pierre Martyr provoque un applaudissement universel, des trépignements enthousiastes. Maîtres et étudiants le reconduisent jusqu'à sa maison «comme un héros vainqueur, comme un dieu descendu de l'Olympe».

Quel triomphe pour l'humanisme! Aussi, en quittant Salamanque, ce dévot fervent des bonnes lettres s'écrie-t-il dans un grand mouvement de gratitude: «J'ai cru voir une nouvelle Athènes, j'ai cru voir un nouveau Sénat!»

Son succès le rendait sans doute trop optimiste. Salamanque ne ressemblait que de bien loin à la cité de Périclès et l'on n'y parlait pas le latin comme dans la curie romaine. Lucio Marineo et Arias Barbosa, qui la connaissaient mieux, se plaignaient au contraire qu'on y maltraitait trop la langue de Cicéron. Mais il est bien certain que la jeunesse espagnole faisait en ce temps un général effort pour se cultiver, pour s'intéresser aux choses de l'esprit.

Elle ne devait pas s'entretenir bien longtemps dans ces dispositions généreuses.

[p. 158]

Elle considérera bientôt la science comme un moyen plutôt que comme un but, et on la verra s'attacher aux études plutôt pour les carrières qu'elles peuvent ouvrir que pour les joies qu'elles donnent. Ce n'en est pas moins le grand honneur des Rois Catholiques d'avoir rompu pour un temps une longue tradition d'indifférence et d'indolence, et l'Université de Salamanque ne faisait que leur rendre un hommage bien légitime quand elle faisait sculpter leur image sur la grande porte de ses Aulas.

[p. 159]

[!-- H2 anchor --]