D'ailleurs, quand les Écoles sont ouvertes, on n'y va que de temps à autre; c'est à peine si l'on est plus régulier pendant les mois qui précèdent les examens: pour obtenir les certificats d'assiduité qui sont alors nécessaires, il suffit de faire attester par trois camarades complaisants qu'on a suivi les cours en leur compagnie.

Aussi l'ignorance est-elle extrême. Déjà, au dix-septième siècle, l'on connaissait des étudiants qui, «après quinze ans d'inscriptions, ne savaient ni lire ni écrire[ 218]». Un siècle plus tard, il y en a bien davantage.

[!--Note--] 218 ([retour])
Luján de Sayavedra, Alfarache, II, cap. VI.

On pourrait cependant citer quelques rares Collèges où l'on travaille un peu; mais le seul exercice auquel on s'y livre est l'argumentation [p. 201] ou dispute, exercice scolastique fait pour fausser le jugement plus que pour aiguiser l'esprit et que les humanistes avaient jadis violemment condamné. On le pratique exactement comme au Moyen-Age[ 219] et on s'y intéresse encore parce qu'il stimule fortement l'amour-propre et tourne même au jeu violent[ 220].

[!--Note--] 219 ([retour])
«On met son honneur à trouver des questions sur les propositions les plus simples. Sur ces seuls mots: scribe mihi, on posera une question de grammaire, de dialectique, de physique, de métaphysique. On ne laisse pas l'adversaire s'expliquer. S'il entre dans quelques développements, on lui crie: «Au fait! au fait! Réponds catégoriquement!» On ne s'inquiète pas de la vérité; on ne cherche qu'à défendre ce qu'on a une fois avancé. Est-on pressé trop vivement? on échappe à l'objection à force d'opiniâtreté; on nie insolemment; on abat aveuglément tous les obstacles en dépit de l'évidence. Aux objections les plus pressantes, qui poussent aux conséquences les plus absurdes, on se contente de répondre: «Je l'admets, car c'est la conséquence de ma thèse.» Pourvu qu'on se défende conséquemment, on passe pour un homme habile.

«La dispute ne gâte pas moins le caractère que l'esprit. On crie à s'enrouer, on se prodigue les grossièretés, les injures, les menaces... Quelquefois la dispute dégénère en rixe et la rixe en combat...» (Luis Vives, De causis Corr. Art. (éd. Basil., I, p. 345), résumé par Ch. Thurot, De l'Organisation de l'enseignement dans l'Université de Paris au Moyen-Age; Paris, 1850, p. 89.)

[!--Note--] 220 ([retour])
On peut trouver un exemple d'un tel jeu dans El Bobo del Colegio, de Lope de Vega, où deux étudiants, Gerardo et Riselo, argumentent l'un contre l'autre sur la question de savoir «si les corps célestes sont animés ou non».

[p. 202]

Les professeurs ne sont guère plus instruits que leurs élèves.

Pour le grec, il y a longtemps qu'on en a abandonné presque complètement l'étude. A l'époque de Lope de Vega, les ignorants se vantaient volontiers de pouvoir le lire, «parce que, personne ne l'entendant, on ne pouvait les prendre en flagrant délit de mensonge[ 221]». Le même Lope nous raconte qu'un professeur de grec d'Alcalá, originaire du Guipúzcoa, vit un jour entrer dans sa classe une compagnie de gens de la Cour. Fort gêné par cette visite, il se risqua à parler devant eux, non le grec, puisqu'il l'ignorait, mais le basque que ces cavaliers ne devaient pas connaître davantage. Il fut, en effet, si peu compris, qu'on allait lui faire un renom d'helléniste, quand le secrétaire d'un des seigneurs, qui était, par malheur, des Provinces, révéla la supercherie[ 222]. Au dix-huitième siècle, les professeurs de grec n'auraient peut-être pas eu [p. 203] autant de présence d'esprit, mais ils ne savaient pas mieux leur langue.