Né, à Salamanque même, d'une famille plus que modeste, nommé, par charité, boursier d'un petit Collège, D. Diego de Torres se montre dès l'abord l'écolier le plus paresseux et le plus rebelle. On lui inculque péniblement, à grands coups de verges, les rudiments de la grammaire.
Il passe ensuite aux mains du maître de rhétorique. Ce vénérable docteur n'avait que trois élèves: il employait l'année à leur dicter mot pour mot un manuel rédigé en langue espagnole. Par malheur il perd son livre, un beau matin, en se rendant aux Écoles. Voilà le cours suspendu: les heures de classe ne se passent plus qu'en conversations et en plaisanteries. Torres profite de l'occasion pour interrompre tout travail et fréquenter les joyeuses compagnies. En quelques mois, il devient aussi habile que le premier pícaro venu à escalader les murs, à forcer les serrures, à dévaliser les étalages et à piller, les jours d'examens de licence, les tables préparées pour les docteurs dans la chapelle de Santa Bárbara. Il se lie d'amitié avec les toreros des faubourgs, apprend la danse et la mandoline et oublie le peu qu'il savait.
Un jour, son caprice le pousse à quitter la maison paternelle et à courir un peu le monde. Il s'en va jusque sur les frontières du Portugal, couchant dans les granges ou à la belle étoile, recevant de ci de là quelque aumône et soupant, d'autres fois, comme le brave Don Sanche, «d'un air de guitare tout sec». Il sert pendant trois mois un ermite, uniquement [p. 206] occupé à panser son âne et à entretenir la lampe de la chapelle. De là il se rend à Coïmbre où il vit quelque temps en donnant des leçons de danse et des consultations de médecine. Les suites d'une affaire d'honneur l'obligent à quitter la ville: il s'engage dans une compagnie de soldats portugais, reste treize mois au service, puis déserte pour suivre une troupe de hardis compagnons qui vont courir le taureau à Lisbonne.
Revenu enfin à Salamanque, le hasard fait tomber sous ses yeux quelques traités relatifs à la magie et à la transmutation des métaux. Il les lit avec passion et, trouvant enfin sa voie, il se promet de se consacrer aux sciences. Pendant six mois, sans guide et sans instruments, il étudie les mathématiques, l'astronomie et l'astrologie. Après un si bel effort, sûr d'en savoir sur ces matières plus qu'aucun de ses contemporains, il sollicite et il obtient de l'Université l'autorisation de faire un cours public.
Il allait peut-être apprendre son métier quand la malice du sort l'arrache à ses premiers travaux pour le jeter dans de nouvelles aventures. On le voit tour à tour prisonnier à Salamanque à la suite d'une bagarre, gueux à
Madrid, associé d'un moine contrebandier, exilé en France pour avoir voulu faire assassiner un prêtre, rendu à son pays, puis exilé encore en Portugal. Une comtesse l'héberge quelque temps pour lui faire guetter les apparitions qui troublent une maison hantée.
Après bien d'autres incidents qui ne seraient pas déplacés dans la vie d'un Lazarille ou d'un Guzman d'Alfarache, il regagne enfin les bords du Tormès, confus de tant d'extravagances et résolu à se contenter désormais des paisibles occupations de la vie universitaire. Toute chaire lui semblant également bonne, à condition qu'elle ait son traitement complet, il se tourne d'abord vers un enseignement auquel sa vie précédente semblait l'avoir mal préparé: celui de la théologie morale. Mais un peu plus tard, faisant réflexion que cet enseignement est le plus encombré, et peu disposé à attendre dix ans une vacance, il revient brusquement aux mathématiques, non pas par goût, ni en souvenir de ses premiers essais, mais uniquement parce que depuis un temps infini la chaire est inoccupée et qu'il n'aura pas de compétiteur[ 227].
[!--Note--] 227 ([retour])
Vida... de el Doctor D. Diego de Torres, p. 78.