Ils commencèrent leur excursion par le côté oriental. Un sentier étroit, passant sous l'ancien fort San-Michele, monte vers il Capo: il faut une heure environ pour faire ce trajet. Ils ne tardèrent pas à voir l'église Santa-Maria del Soccorso, sur la hauteur même; puis, en face du cap Campanella, les restes de la plus célèbre des villas de Tibère, celle que l'on nomme maintenant il Palazzo (le Palais), qui était dédiée à Jupiter, et fut commencée par l'empereur Auguste. Pagano montra un fragment de colonne gisant sur un des côtés du sentier:

«L'entrée del Palazzo!

—Et le palais lui-même!» ajouta Julien en désignant une longue et large muraille à moitié ruinée, mais dont les fragments résistaient victorieusement à l'action du temps et aux violences des mauvaises saisons. Quelques chambres subsistent encore, et dans la plus haute loge un ermite, vivant d'aumônes et faisant la cuisine; nos visiteurs se débarrassèrent de lui moyennant une honnête rétribution.

Paul s'était arrêté pensif devant ces débris: quelques voûtes crevées par places, des pierres rongées par la pluie, des fragments de mosaïque blanche et noire, enfouis sous les ravenelles, les ronces et les herbes, prouvaient seuls qu'un édifice avait existé en cet endroit. Le jeune poëte songeait alors à Tibère tout-puissant empereur; Tibère qui de ce rocher inculte et sauvage avait fait un jardin pour y cacher ses débauches; Tibère, orgueilleux César élevant douze superbes villas, palais dédiés aux douze grands dieux, et couvrant l'île entière de bosquets, de bois, de forêts; construisant des aqueducs pour distribuer l'eau dans toutes ces demeures luxueusement décorées; créant des bains magnifiques, des thermes, des fontaines, et, du haut de son palais, palais de Jupiter, bravant et tenant courbés sous le joug de sa terreur, le peuple romain, le Sénat, le monde entier. Là, il écrivait ses ordres à Rome, et les sénateurs pâlissaient et tremblaient à la lecture des terribles lettres datées de Caprée. Peut-être ces chambres ruinées, dégradées et s'émiettant en poussière avaient-elles vu réunis Tibère et Caligula, quand l'empereur manda près de lui ce dernier, alors âgé de vingt ans, et dans le même jour le fit homme, le revêtant de la robe virile et lui faisant couper la barbe.

Un monde d'idées étranges assaillaient le jeune homme emporté par la fièvre de son imagination. De cette hauteur, tournant le dos à la mer; il jetait les yeux sur toute l'île, y cherchant les bosquets d'autrefois, les asiles à Vénus abritant des couples amoureux, les villas magnifiques de marbre et d'or. Sous l'influence d'un mirage, il croyait voir la Caprée du César romain, et Tibère lui-même venait à lui, raide, morose, effrayant; Tibère promenant dans cette retraite son oisiveté malfaisante et dissolue, abandonnant son ancienne activité et les affaires pour se vautrer dans la boue impure de ses vices.

Un cri de Julien l'arracha à cette vision; le peintre et le guide venaient de s'arrêter au bord d'un effroyable précipice: la falaise présentait un escarpement de plus de onze cents pieds; quatre cent vingt-cinq mètres séparant le sommet du rocher de l'anse profonde où bouillonnait la mer.

«Il Salto!

—Le saut de Tibère! dit Paul s'approchant d'eux, l'endroit d'où il faisait précipiter ses victimes!» et des yeux il mesurait le gouffre.

«Suétone prétend, ajouta Julien, que des bateliers, postés en bas, achevaient les malheureux suppliciés. Le récit me paraît de pure invention, quand je vois cet abîme.

—Suétone a-t-il jamais visité Caprée?