La nuit tombait, la course avait été longue et fatigante au milieu de ces montées, de ces descentes continuelles; les deux amis s'assirent gaiement à la table du pêcheur et partagèrent le repas de sa famille. Quand ils eurent terminé, la femme de Pagano alluma un feu de bois sec dans la cheminée, et les deux amis, la cigarette à la bouche, les pieds à la chaleur, prêtèrent l'oreille au récit du guide.

«Il y a vingt ans environ, un matin, nous trouvions sur la plage de la Petite Marine un homme étendu: le corps, à moitié dans l'eau, roulait un peu à chaque vague nouvelle avec un mouvement régulier et lent, mais il était raide, glacé; autour de lui pas un débris n'expliquait sa présence en cet endroit, et nous n'avions entendu parler d'aucun naufrage aux environs. A force de soins, au bout de quelques heures, le malheureux reprit peu a peu connaissance et put nous remercier de l'avoir sauvé et recueilli. Il était Napolitain, du moins nous l'affirma-t-il, car personne ici ne le connaissait, et il ne retourna jamais à Naples. Embarqué très-jeune, Giovanni Massa avait beaucoup voyagé, faisant plusieurs fois le tour du monde et passant une partie de sa vie dans les îles de l'océan Indien. Puis, un immense désir l'avait pris de revoir l'Italie, et il résolut de quitter à l'insu de ses camarades le navire sur lequel il se trouvait. Une nuit, l'occasion se présenta, il s'enfuit sur une petite barque; mais le gros temps lui fit perdre sa route et un courant le jeta sur des rochers voisins de Capri. A partir de ce moment jusqu'à son retour à la vie au milieu de nous, il disait ne se souvenir de rien. Sa barque avait échoué sur les Sirènes.

—Par reconnaissance, il voulut rester quelque temps ici et nous aider dans notre travail, dans nos pêches. Les jours passèrent, il ne parlait pas de retourner à Naples. Enfin, après un séjour de deux mois, il déclara vouloir se fixer tout à fait à la Petite Marine. Avec l'argent de ses économies, qu'il avait eu la précaution de serrer dans une ceinture avant de quitter son navire, il s'acheta une barque et tout un attirail de pêche; puis, par une bizarrerie que chacun trouva dangereuse et imprudente, il se construisit une petite cabane sur la plage qui regarde les Sirènes, au pied d'un rocher que la mer baigne parfois pendant les tempêtes. Comme il ne faisait que du bien, causant, pêchant, amusant les enfants par ses contes et les hommes par ses récits de voyages, on s'occupa peu de ses fantaisies excentriques: il plaisait à tous.

«Un soir il partit tout seul, selon son habitude, et mit sa barque à la mer, malgré les menaces du temps; on chercha vainement à le dissuader de se mettre en route, il n'écouta personne et piqua droit sur la haute mer. La tempête fut affreuse, on le considéra comme perdu. Cependant le matin, quand la tourmente fut apaisée, nous le trouvâmes tranquillement assis devant sa porte, tenant dans ses bras une ravissante petite fille de quelques mois à peine: il l'embrassait et la regardait dormir avec un sourire de père. Nous restâmes stupéfaits; mais à toutes nos demandes il refusa de répondre, disant seulement que c'était sa fille, sa Giovanna chérie; et même, quelques-uns ayant mis de l'insistance à l'interroger, il leur conseilla, pour en savoir davantage, de s'adresser aux Sirènes, et du doigt il montrait moqueusement les trois rochers.

«C'était une impiété, un sacrilège: il en fut puni. Un matin, son corps fut retrouvé sur la grève, tout déchiqueté par les roches et le crâne brisé; il était mort, et des pêcheurs virent des fragments de sa barque sur les Sirènes: elles s'étaient vengées. Dans la cabane dormait la petite fille, qui ne parut pas comprendre la perte qu'elle venait de faire. Elle pleura d'abord beaucoup, puis les jours succédèrent aux jours, séchant les larmes sur ses joues roses. Sauvage et craintive, Giovanna ne put jamais se familiariser avec nos enfants; elle passait des journées entières accroupie en face de la mer, surtout à l'endroit où son père avait habité autrefois, et il fallait l'arracher à ces engourdissements, à cette espèce d'extase pour la faire manger. Elle grandit, et sa beauté tout à fait extraordinaire attira l'attention des jeunes gens de l'île; mais son sourire, son charme, étaient mortels. Malheur à ceux qui s'y laissent prendre, on ne peut lui résister: elle fascine, c'est une sirène, comme ses sœurs de la pleine mer, et le vieux Giovanni Massa a peut-être dit vrai!

—Tu plaisantes, Pagano, dit Paul, qui écoutait de l'air le plus sérieux et le plus attentif le récit du guide, tandis que Julien conservait son air railleur et sa mine incrédule.

—Rien n'est plus sérieux, signor Francese, et quelques-uns ont osé aimer la Sirène.

—Eh bien?

—Ils sont morts.

—Bah! Ta Giovanna aurait donc la jettatura? dit Julien en riant.