De la tour du Phare on suivait la côte baignée par le golfe de Salerne. Après avoir gravi la petite colline du Tuoro piccolo, ils se trouvèrent dans une sorte de vallée se dirigeant au sud vers la mer et conduisant à la caverne que l'on appelle la grotte de Mithra. C'est dans les ruines éparses en cet endroit que fut trouvé le bas-relief mithriaque exposé maintenant au musée de Naples: la table de marbre, de quatre pieds de long sur trois de large, représente Mithra, le génie du soleil, en habits persans, accomplissant le sacrifice mystique du taureau. Mais ils ne s'arrêtèrent que peu de temps en cet endroit, à près de cinq cents pieds au-dessus d'une petite baie semée d'écueils et de rochers.

De la vallée, Pagano leur fit gagner une seconde colline, dominée par le télégraphe et formant l'opposé du Tuoro piccolo, c'est le Tuoro grande. De cette hauteur on voyait l'ancien petit port de Tragara, la pointe de Tragara, l'écueil du Moine et trois rochers en pleine mer: la vue était superbe. Sur la colline même on remarquait quelques restes antiques, des traces d'aqueduc et de route: peut-être s'y élevait autrefois une des villas de Tibère. Paul partageait également l'avis de ceux qui pensent que la petite île du Moine, sorte d'écueil de trois cents pas de périmètre, est la fameuse ville des Oisifs (Απραγόπολις) d'Auguste, et que les ruines éparses ça et là sont celles du tombeau de son favori Masgabas, mort pendant sa tournée à Caprée.

Un sentier rocailleux les conduisit, non sans peine ni sans difficultés, à cinq cents mètres au-dessus de la mer, à la pointe de Tragara. Ils dominaient tout le golfe de Salerne et cette partie de la Méditerranée qui baigne la Sicile et va se perdre sur les côtes d'Afrique. Dans le bleu de la mer se détachaient trois blocs noirs, trois écueils. Pagano les désigna aux jeunes gens.

«Les Sirènes! dit-il à voix basse, par crainte de voir ses paroles emportées vers elles par le vent.

—Ah! oui, les sœurs de la jeune fille du Saut de Tibère!» Et Julien lança dans l'air un joyeux rire.

«Ne riez pas, signor! Si elles vous entendaient!» Le pêcheur se signa dévotement, et montra à Paul et à Julien le chemin qu'il fallait prendre pour redescendre vers la Petite Marine. C'était un passage taillé dans le roc, avec des marches en moins: des trous et des saillies, plus de route. Le pied glissait sur les roches polies, s'écorchait contre des pointes, et parfois des pierres s'éboulaient tout à coup, entraînant dans leur chute celles qu'elles rencontraient. Le souffle humide de la mer arrivait en plein visage, envoyant ses bouffées salines, et de temps à autre comme une rosée enlevée par le vent à la crête des vagues; puis retentissait un bruit solennel, continu, sans interruption: le flot roulant les galets et battant la falaise. Ils descendaient toujours.

Enfin une éclaircie se fit devant eux; une baie s'ouvrait dans le rocher, montrant le bleu de l'eau joint à l'azur plus clair du ciel, et au bas du sentier une petite plage de galets où la mer venait déferler en petites lames courtes, garnies d'une frange d'écume: c'était la Petite Marine, une sorte de refuge pour les barques de pêche. Dans la falaise s'enclavaient quelques maisonnettes, et deux canots étaient tirés à sec. Parfois le vent d'Afrique, le Sirocco, arrive terrible et souffle en plein dans la Petite Marine; alors les pointes de rochers abritent les pêcheurs et les défendent de la mer. Là, entre deux immenses rochers pointant leurs têtes dans les nuages, se trouvait la cabane de Pagano, adossée à un bloc énorme.

Le guide s'empressa de conduire les voyageurs sur cette espèce d'avancée et de leur montrer encore les rochers immobiles au milieu des vagues:

«Les voyez-vous?

—Parfaitement, répondit Julien. Et maintenant, ami Pagano, ton histoire? Nous sommes aussi désireux de l'entendre que toi de la raconter.»