Elle raconta ses impressions, ses ennuis, sa vie errante à travers les rochers, le long des vagues qui vous baignent les pieds et semblent une caresse de la mer; elle parlait de ses longues contemplations en face de la pleine mer, avec l'horizon fantastique des trois rochers, les Sirènes. Le poëte, heureux, écoutait, s'absorbant dans ces mille détails naïfs, comme s'il eût entendu ce que lui disait tout bas son esprit; il ressentait les mêmes émotions, cette adorable enfant lui paraissant l'écho vivant de ses propres rêveries. Il avait surtout remarqué la mélodie de la voix de Giovanna: ses accents avaient le charme d'une musique et les mots s'échappaient de son gosier en gammes étincelantes de vie, de gaieté et de jeunesse.

Entraîné par les ardeurs qui brûlaient son cerveau, il parlait à son tour: la jeune fille l'écoutait, suspendue à ses lèvres, buvant avidement ses paroles, qui lui emplissaient l'oreille des bruits de la nature, de tout ce qu'elle aimait et connaissait, le heurt des vagues, les clartés du soleil, les mirages lointains de la haute mer.

Puis soudain elle se leva, mit un baiser au front du jeune homme et s'enfuit, tandis que son adieu retentissait encore et qu'un rire perlé frappait les échos de la grotte. Paul Maresmes resta interdit, aussi muet, aussi éperdu que devant le baiser du premier jour de leur rencontre: une flamme lui brûlait le front. Il ne songea même pas à poursuivre la folle enfant; un bonheur divin gonflait son cœur de mille émotions jeunes et fraîches, et une voix mystérieuse chantait en lui, l'enivrant de la folie délicieuse de l'amour: une langueur voluptueuse l'écrasait de son puissant engourdissement.

Telle fut la première entrevue des deux jeunes gens: ils ne parlèrent pas une fois d'amour, mais tout en eux respirait l'amour et le trahissait.

Alors, sans jamais se donner rendez-vous, ils se rencontrèrent souvent au même endroit, et le jeune homme concevait une certaine crainte, une terreur mystérieuse de ce lieu sacré qui cachait leurs amours: il y voyait le contraste de la vie et de la mort, l'antithèse d'un nid d'oiseaux amoureux construit dans un hypogée d'Egypte.

Ils causaient, assis près l'un de l'autre en face de la vue splendide étendue devant eux, et toujours, à quelque moment imprévu, comme s'arrachant à un rêve, à un oubli engourdissant de bonheur, la jeune fille s'enfuyait sans permettre à Paul de la suivre.

Il restait encore longtemps après elle; de grandes ombres envahissaient la grotte, noyant de ténèbres les angles aigus et les formes accentuées des ruines: des bruits étranges s'élevaient du sein de la colline, venant du cœur même de la terre, et se joignaient au grandiose murmure delà mer. Le poëte, croyant entendre des voix surnaturelles, sortait lentement, sans se retourner, dans la crainte de profaner quelque mystère éleusiaque, quelque fête funèbre en l'honneur de Proserpine: dans ces moments-là, Giovanna prenait pour lui l'aspect d'une divinité; à son amour se mêlait alors une insurmontable terreur, qui lui faisait battre le cœur et pâlissait ses joues.

Parfois, dans les nattes tressées de sa chevelure elle portait un bizarre ornement, une pierre verte, très-pâle, ayant la figure d'un scarabée. Paul, avec sa connaissance des rites antiques et des coutumes étranges, avait immédiatement reconnu le scarabée de feldspath que les prêtres égyptiens plaçaient dans le sépulcre des Apis, dans les sarcophages royaux de Thèbes et de Memphis, ou dans les syringes hiératiques; mais, lorsqu'il interrogea la jeune fille à ce sujet, pour connaître la provenance de ce bijou, elle fronça le sourcil et supplia le jeune homme de ne jamais renouveler une semblable question, sous peine d'attirer sur eux de grands malheurs. Songeant à la vie aventureuse du père de Giovanna, il se dit que, sans doute, Giovanni Massa avait rapporté cet objet d'un voyage en Egypte, et que la superstitieuse Capriote, le prenant pour une amulette, y attachait de terribles propriétés.

Cependant, à chacune des fuites soudaines de son amie, Paul restait moitié heureux, moitié triste; cette conduite irritante l'énervait, surexcitant ses facultés: il sentait des bouillonnements de jeunesse enfler sa poitrine, et des désirs grondaient dans son sang. De là ses distractions quand il se trouvait avec Julien, ses tristesses et ses besoins de solitude, car il voulait renfermer en lui son amour.

Enfin, un jour, au moment où Giovanna allait le quitter, il la retint doucement par le bras avec une expression si suppliante que la jeune fille, d'abord irritée de ce geste, se laissa adoucir et toucher: Paul demandait un rendez-vous pour le soir.