Malgré sa sincère affection pour Julien, Paul n'avait pas voulu lui dire qu'il avait revu la jeune fille dont le baiser envoyé du bout des doigts l'avait frappé d'une étrange et douce émotion: sans l'aimer encore, il se laissait aller à elle, à son souvenir gracieux, et ses rêveries l'évoquaient souvent.

Sa promenade de rêveur solitaire, de poëte à la poursuite des magies du vers, l'amenait de temps en temps vers la grotte de Mithra: il aimait à s'en foncer dans cette ombre et à plonger ses yeux dans l'immensité limpide étendue devant lui. S'enveloppant de ténèbres indécises, il se sentait comme entouré par des divinités mystérieuses dont le pouvoir invisible pesait sur lui. Quelquefois le frôlement d'aile d'un oiseau s'envolant subitement de cette caverne lui semblait la caresse d'une main de déesse, et un frisson d'inquiétude et de joie faisait battre son cœur, faisait tressaillir sa chair. Il descendait la vallée, suivant les détours et les replis de la nouvelle route qui conduisait à la grotte, l'ancienne ayant été sans doute détruite dans l'un des cataclysmes volcaniques dont l'île fut autrefois bouleversée, peut-être dans ce tremblement de terre qui jeta bas le phare de Tibère, quelque temps avant la mort du terrible César. Peu à peu il se trouvait à trois cents pas sous la vallée, tournait brusquement à droite et arrivait devant l'ouverture béante de la grotte, qui semble rejeter, par cette gueule trouée dans la montagne, les ruines d'un temple.

Regardant le cap Campanella et le golfe de Salerne, à cinq cents pieds au-dessus de la mer, la caverne s'ouvre en face de l'orient et s'étend vers le cœur de la colline. Le temple dont elle contient les restes était de forme ovale; on y voit encore trois niches de semblable grandeur, ayant dû abriter des statues, et des ruines de chambres anciennement peintes. L'architecture en est romaine.

A qui fut dédié ce temple? Certains archéologues prétendent que c'est à Mithra; ils s'appuient pour formuler cette assertion sur le bas-relief découvert dans ces ruines, ainsi que sur les vestiges d'un cadran solaire; de plus, l'ouverture de la grotte, tournée vers l'orient, reçoit les premiers rayons du soleil levant, l'aube, dont Mithra est la personnification dans la genèse persane.

Paul Maresmes, curieux de toutes les choses étranges, avide des mystères religieux, toujours racontés aux peuples en langage poétique, errait dans cette grotte, touchant de la main ces colonnes et ces murs, foulant une poussière séculaire. Cette idée de Mithra lui plaisait: il se souvenait que, vers l'an 68 av. J.-C., des pirates Ciliciens avaient apporté en Occident le culte du soleil sous la figure du dieu des Perses, et que les Romains avaient favorablement accueilli, avec orgueil même, cette forme nouvelle de la victoire, ce symbole de l'énergie guerrière. Avant d'être écrasés par Pompée, ces pirates étaient les maîtres de la mer; ils dominaient la Méditerranée, faisant de toutes les îles des repaires et des dépôts pour leur butin. Ce rocher de Capri, les ayant attirés par sa position formidable, devenait bientôt une de leurs citadelles, un nid d'aigle du haut duquel il observaient les navires et où ils se réfugiaient après le pillage. L'île leur paraissant favorable, ils avaient élevé ce temple à leur dieu favori: c'est là que se faisaient les fameuses initiations de l'association des pirates, celles où se donnaient les différents grades mithriaques, soldats, lions et coureurs du soleil.

Avec son imagination exaltée, Paul, plongé dans une rêverie fiévreuse, assistait à quelqu'une de ces mystérieuses cérémonies, où brillait au fond de l'antre obscur le feu sacré. Le nouvel initié s'avançait vers la lueur rougeâtre, dont l'éclat se reflétait énergiquement dans ses yeux, et, repoussant d'un geste la couronne présentée par l'initiateur, saisissait l'épée offerte en même temps à son choix, en prononçant la formule mystique: «Mithra est ma couronne!» Quand il s'arrachait peu à peu à ces visions, Paul se trouvait avec étonnement au milieu des ruines, ne pouvant croire à l'évanouissement de son rêve, et certain d'avoir vu.

Un jour, au moment où, selon son habitude, il entrait dans la grotte, il s'arrêta frappé de surprise; une joie infinie lui emplissait le cœur: dans l'une des niches intactes du temple, une femme se tenait debout, semblable à quelque chef-d'œuvre oublié là par Phidias; mais de ses yeux jaillissait une flamme voluptueuse qui vint frapper le regard enivré du poëte. Il revoyait donc enfin celle qu'il avait souvent cherchée le long des rochers et sur les plages désertes qui avoisinent la Petite Marine: c'était Giovanna.

Un rayon d'or du soleil de Capri illumine soudain son cerveau, chassant les ténébreuses pensées; il voit et rassasie son âme d'un radieux spectacle; il voit, et son esprit, sous une influence magnétique, puise à même et se plonge dans le monde impalpable du rêve et de l'imagination. Il n'est plus dans le temple de Mithra, dans l'antre redoutable des pirates; il entre dans la demeure sacrée de Cérès, mère de Proserpine: n'est-ce pas également dans des grottes que les Phrygiens et les Crétois célébraient les mystères de la Grande Déesse? Interrogez les sanctuaires de la Samothrace, les retraites de Dodone, les antres de la Sicile et des Thermopyles, vous y trouverez les Pélasges prosternés devant Dé-Méter, agenouillés aux pieds de Proserpine! Et Giovanna n'est plus une fille de la terre, Pagano l'a dit, c'est une Sirène, une des compagnes chéries de la malheureuse enlevée par Pluton; elle revient visiter cet endroit consacré à celle qu'elle aimait, et quelque pouvoir surnaturel l'a revêtue d'une figure humaine.

Mais, en même temps que cette illusion merveilleuse domine le poëte, un poison dangereux se glisse dans les veines du jeune homme, lui trouble le cerveau et frappe au cœur avec la puissance de la jeunesse; ses yeux admirent la créature charmante, forte de tout cet enivrement qu'elle communique, infiniment séduisante; il ne résiste pas,—il aime.

Quand il s'avança vers elle, craignant de la voir fuir, tremblant de l'offenser, il se heurta à son sourire, plus enchanteur encore. Avec une légèreté pleine de grâce, avec cette voluptueuse ondulation qui enveloppait chacun de ses mouvements et leur donnait une incroyable attraction, elle sauta du piédestal et vint au-devant du jeune homme hésitant. Paul, interdit, n'osait lui parler, ne sachant plus s'il avait sous les yeux une mortelle ou une divinité. Ce fut la jeune fille qui lui adressa la parole en le saluant d'un souhait de bonheur et de longue existence. Il répondit, et peu à peu son illusion se dissipa: Giovanna se familiarisait rapidement, ayant des réflexions d'enfant, un mélange curieux de sauvagerie et de naïveté.