—Maintenant, mon cher hôte, montre-nous le tas de varechs qui doit nous servir de lit: je tombe de sommeil et nous réclamons ton hospitalité jusqu'à demain.» Le peintre bâillait d'une terrible façon pour prouver son assertion et appuyer sa fatigue d'un argument expressif à la manière napolitaine.
Après leur avoir indiqué leur couchette, Pagano, avant de dormir à son tour, alla joindre ses oraisons aux prières de sa femme, toujours agenouillée devant la madone.
«Santa Madonna! protège-les!» dit le brave homme en terminant, et il jeta un regard sympathique vers le coin où reposaient paisiblement les deux jeunes gens.
III
Ne reculant devant aucune fatigue pour satisfaire leur besoin de voir et de toucher eux-mêmes ce qui éveillait leur intérêt, les deux amis passèrent cinq jours à parcourir l'île. Ils escaladèrent comme de véritables Anacapriotes les cinq cent cinquante-deux marches taillées en plein roc qui conduisent sur le plateau du mont Solaro, et trouvèrent là une culture inconnue du versant oriental, beaucoup plus sauvage et du reste toujours exposé au vent brûlant d'Afrique; puis ils visitèrent les différents endroits semés de ruines où les archéologues reconstruisent les villas de Tibère, sans pourtant parvenir à s'accorder dans leurs affirmations, et crurent naïvement avoir vu les Cubicula de Suétone, les immondes retraits du vieux César. Enfin Pagano, les prenant dans sa barque, leur fit visiter d'une manière moins fatigante le tour de l'île. Partant de la Petite Marine, ils doublèrent les pointes Ventroso, del Tuoro, di Carena, di Campetiello et di Vitareto, qui accidentent le côté occidental de Capri, pour se rendre à la célèbre grotte d'azur.
Leur première curiosité satisfaite, Paul et Julien convinrent de rester encore une quinzaine de jours à Capri: le jeune poëte s'y sentait retenu par quelque chose d'intime, dont il ne pouvait faire part à son ami; quant à Julien, il avait découvert de superbes points de vue, des rochers magnifiques, et il ne voulait partir que muni d'esquisses pouvant plus tard se transformer en tableaux et lui rappeler son voyage. Un endroit entre tous l'avait frappé d'admiration, c'étaient les ruines de ce que l'on suppose avoir été les bains de Tibère, ces fameuses piscines dont parle l'anecdotier latin des Douze Césars, et portant actuellement le nom de Palazzo di Mare.
Figurez-vous, au bord de la mer, à l'ouest de la Grande Marine, une série de constructions en briques, à moitié encastrées dans la roche et baignant dans l'eau. On y voit des restes de chambres, des couloirs, des conduites brisées, une salle demi-circulaire, et enfin, dans les débris de toutes sortes, au milieu de rochers noirs et de tronçons de colonnes en marbre cipolin grisâtre, une chambre, sorte de piscine carrée qui s'étend dans la mer. Ces bouts de piliers dans l'eau ont un étrange effet avec leurs tons roux et gris, et la couleur blanchâtre des roches de la falaise s'harmonise avec le bleu lapis-lazuli de la mer. Les flots ont de curieux remuements au milieu de ces ruines, où parfois la bavure d'une vague s'écrase sur la surface polie du marbre. Un chemin perdu dans les ronces conduit à ces bains. Julien commença en cet endroit une suite d'études pour un tableau dont l'idée lui était venue.
Paul accompagna d'abord son ami, paraissant s'intéresser à ses travaux; il errait sur les rochers, songeant et rêvant devant ce magnifique spectacle. En face, dans le lointain perdu de l'horizon, une tache blanchâtre indiquait Naples sur le ton foncé de la côte, et une ligne découpait nettement les contours du rivage, projetant sur l'eau la masse du Vésuve. Ses yeux allaient de l'exubérante verdure de Sorrente, des paysages touffus de Massa di Somma, à l'escarpement du Pausilippe et au promontoire de Misène plongé dans la poussière d'or et de feu du soleil. Peu à peu il se fatigua de cette inaction, vint moins souvent, resta moins longtemps près de son ami, puis l'abandonna tout à fait. Cette conduite intrigua vivement le peintre, qui chercha en vain à savoir ce que faisait Paul, et ne put, malgré l'adresse de ses questions, lui arracher son secret.
Un matin, contre son habitude, ce fut Paul qui partit le premier après avoir serré la main de son ami: le poëte s'éloignait d'un pas agile, joyeux, la tête dans un lumineux rayon de soleil, le bonheur peint sur la figure. Quand il eut disparu, Julien hocha mélancoliquement la tête; une ombre obscurcissait son front et une pensée nouvelle lui entrait au cerveau. Peut-être Paul avait-il un amour caché, quelqu'une de ces affections personnelles et jalouses qui éloignent de l'ami et font tout oublier; mais pourquoi en faire un secret? N'avait-il donc plus confiance en son amitié? Puis, après un instant de réflexion, il sourit de cette hypothèse, et n'y songea pas davantage.
Sa boîte à couleurs d'une main, son parapluie de paysagiste de l'autre, le jeune peintre descendait à travers les ronces jusqu'au Palazzo di Mare. Quand il fut arrivé en face du point qu'il étudiait, toutes ses préoccupations s'envolèrent, subitement chassées par la radieuse beauté de l'endroit: un flot de lumière inonda ses yeux, pénétrant en lui comme une vie nouvelle; il sentit son âme s'imprégner de cette nature merveilleuse et la joie du travail heureux l'envahir. Toute autre chose disparaissait pour lui; il s'absorbait dans son œuvre, rendant les mille aspects du rocher, de la mer et des ruines baignées par les eaux bleues.