Enfin, vers le soir, elle déclara qu'elle se trouvait mieux, et, contraignit ses amis à redescendre chez eux pour dîner.
Ils étaient tristement assis dans leur salle, sans guère manger, quand la bonne remit à Georges une enveloppe. Il l'ouvrit, lut, devint livide et, se levant, il dit à sa femme, d'un air étrange: «Attends-moi, il faut que je m'absente un instant, je serai de retour dans dix minutes. Surtout ne sors pas.»
Et il courut dans sa chambre prendre son chapeau.
Berthe l'attendit, torturée par une inquiétude nouvelle. Mais, docile en tout, elle ne voulait point remonter chez son amie avant qu'il fût revenu.
Comme il ne reparaissait pas, la pensée lui vint d'aller voir en sa chambre s'il avait pris ses gants, ce qui eût indiqué qu'il devait entrer quelque part.
Elle les aperçut du premier coup d'oeil. Près d'eux un papier froissé, gisait, jeté là. Elle le reconnut aussitôt, c'était celui qu'on venait de remettre à Georges.
Et une tentation brûlante, la première de sa vie, lui vint de lire, de savoir. Sa conscience révoltée luttait, mais la démangeaison d'une curiosité fouettée et douloureuse poussait sa main. Elle saisit le papier, l'ouvrit, reconnut aussitôt l'écriture, celle de Julie, une écriture tremblée, au crayon. Elle lut: «Viens seul m'embrasser, mon pauvre ami, je vais mourir.»
Elle ne comprit pas d'abord, et restait là stupide, frappée surtout par l'idée de mort. Puis, soudain, le tutoiement saisit sa pensée; et ce fut comme un grand éclair illuminant son existence, lui montrant toute l'infâme vérité, toute leur trahison, toute leur perfidie. Elle comprit leur longue astuce, leurs regards, sa bonne foi jouée, sa confiance trompée. Elle les revit l'un en face de l'autre, le soir sous l'abat-jour de sa lampe, lisant le même livre, se consultant de l'oeil à la fin des pages.
Et, son coeur soulevé d'indignation, meurtri de souffrance, s'abîma dans un désespoir sans bornes.
Des pas retentirent; elle s'enfuit et s'enferma chez elle.