Tout à coup Fernande, qui aimait la musique, supplia Rosa de chanter; et celle-ci entama gaillardement le Gros Curé de Meudon. Mais Madame tout de suite la fit taire, trouvant cette chanson peu convenable en ce jour. Elle ajouta:—«Chante-nous plutôt quelque chose de Béranger.»—Alors Rosa, après avoir hésité quelques secondes, fixa son choix, et de sa voix usée commença la Grand'mère:

Ma grand'mère, un soir à sa fête,
De vin pur ayant bu deux doigts,
Nous disait, en branlant la tête:
Que d'amoureux j'eus autrefois!
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu!

Et le choeur des filles, que Madame elle-même conduisait, reprit:

Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu.

—Ça, c'est tapé! déclara Rivet, allumé par la cadence: et Rosa aussitôt continua:

Quoi, maman, vous n'étiez pas sage?
—Non, vraiment! et de mes appas,
Seule, à quinze ans, j'appris l'usage,
Car, la nuit, je ne dormais pas.

Tous ensemble hurlèrent le refrain; et Rivet tapait du pied sur son brancard, battait la mesure avec les rênes sur le dos du bidet blanc qui, comme s'il eût été lui-même enlevé par l'entrain du rythme, prit le galop, un galop de tempête, précipitant ces dames en tas les unes sur les autres dans le fond de la voiture.

Elles se relevèrent en riant comme des folles. Et la chanson continua, braillée à tue-tête à travers la campagne, sous le ciel brûlant, au milieu des récoltes mûrissantes, au train enragé du petit cheval qui s'emballait maintenant à tous les retours du refrain, et piquait chaque fois ses cent mètres de galop, à la grande joie des voyageurs.

De place en place, quelque casseur de cailloux se redressait, et regardait à travers son loup de fil de fer cette carriole enragée et hurlante emportée dans la poussière.

Quand on descendit devant la gare, le menuisier s'attendrit:—«C'est dommage que vous partiez, on aurait bien rigolé.»