Madame lui répondit sensément:—«Toute chose a son temps, on ne peut pas s'amuser toujours.»—Alors une idée illumina l'esprit de Rivet:—«Tiens, dit-il, j'irai vous voir à Fécamp le mois prochain.»—Et il regarda Rosa d'un air rusé, avec un oeil brillant et polisson.—«Allons, conclut Madame, il faut être sage; tu viendras si tu veux, mais tu ne feras point de bêtises.»
Il ne répondit pas, et comme on entendait siffler le train, il se mit immédiatement à embrasser tout le monde. Quand ce fut au tour de Rosa, il s'acharna à trouver sa bouche que celle-ci, riant derrière ses lèvres fermées, lui dérobait chaque fois par un rapide mouvement de côté. Il la tenait en ses bras, mais il n'en pouvait venir à bout, gêné par son grand fouet qu'il avait gardé à sa main et que, dans ses efforts, il agitait désespérément derrière le dos de la fille.
—Les voyageurs pour Rouen, en voiture! cria l'employé. Elles montèrent.
Un mince coup de sifflet partit, répété tout de suite par le sifflement puissant de la machine qui cracha bruyamment son premier jet de vapeur pendant que les roues commençaient à tourner un peu avec un effort visible.
Rivet, quittant l'intérieur de la gare, courut à la barrière pour voir encore une fois Rosa; et comme le wagon plein de cette marchandise humaine passait devant lui, il se mit à faire claquer son fouet en sautant et chantant de toutes ses forces:
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite
Et le temps perdu!
Puis il regarda s'éloigner un mouchoir blanc qu'on agitait.
III
Elles dormirent jusqu'à l'arrivée, du sommeil paisible des consciences satisfaites; et quand elles rentrèrent au logis, rafraîchies, reposées pour la besogne de chaque soir, Madame ne put s'empêcher de dire:—«C'est égal, il m'ennuyait déjà de la maison.»
On soupa vite, puis, quand on eut repris le costume de combat, on attendit les clients habituels; et la petite lanterne allumée, la petite lanterne de madone, indiquait aux passants que dans la bergerie le troupeau était revenu.