On ne le désignait dans la contrée que par son petit nom: M. Hector. Il s’appelait le baron Hector Gontran de Coutelier.

Il habitait, au milieu des bois, un petit manoir, dont il avait hérité; et bien qu’il connût toute la noblesse du département et rencontrât tous ses représentants mâles dans les rendez-vous de chasse, il ne fréquentait assidûment qu’une famille: les Courville, des voisins aimables, alliés à sa race depuis des siècles.

Dans cette maison il était choyé, aimé, dorloté, et il disait: «Si je n’étais pas chasseur, je voudrais ne point vous quitter.» M. de Courville était son ami et son camarade depuis l’enfance. Gentilhomme agriculteur, il vivait tranquille avec sa femme, sa fille et son gendre, M. de Darnetot, qui ne faisait rien, sous prétexte d’études historiques.

Le baron de Coutelier allait souvent dîner chez ses amis, surtout pour leur raconter ses coups de fusil. Il avait de longues histoires de chiens et de furets dont il parlait comme de personnages marquants qu’il aurait beaucoup connus. Il dévoilait leurs pensées, leurs intentions, les analysait, les expliquait: «Quand Médor a vu que le râle le faisait courir ainsi, il s’est dit: «Attends, mon gaillard, nous allons rire.» Alors, en me faisant signe de la tête d’aller me placer au coin du champ de trèfle, il s’est mis à quêter de biais, à grand bruit, en remuant les herbes pour pousser le gibier dans l’angle où il ne pourrait plus échapper. Tout est arrivé comme il l’avait prévu; le râle, tout d’un coup, s’est trouvé sur la lisière. Impossible d’aller plus loin sans se découvrir. Il s’est dit: «Pincé, nom d’un chien!» et s’est tapi. Médor alors tomba en arrêt en me regardant; je lui fais un signe, il force.—Brrrou—le râle s’envole—j’épaule—pan!—il tombe; et Médor, en le rapportant, remuait la queue pour me dire: «Est-il joué, ce tour-là, monsieur Hector?»

Courville, Darnetot et les deux femmes riaient follement de ces récits pittoresques où le baron mettait toute son âme. Il s’animait, remuait les bras, gesticulait de tout le corps; et quand il disait la mort du gibier, il riait d’un rire formidable, et demandait toujours comme conclusion: «Est-elle bonne, celle-là?»

Dès qu’on parlait d’autre chose, il n’écoutait plus et s’essayait tout seul à fredonner des fanfares. Aussi, dès qu’un instant de silence se faisait entre deux phrases, dans ces moments de brusques accalmies qui coupent la rumeur des paroles, on entendait tout à coup un air de chasse: «Ton ton, ton taine ton ton», que le baron poussait en gonflant les joues comme s’il eût tenu son cor.

Il n’avait jamais vécu que pour la chasse et vieillissait sans s’en douter ni s’en apercevoir. Brusquement, il eut une attaque de rhumatisme et demeura deux mois au lit. Il faillit mourir de chagrin et d’ennui. Comme il n’avait pas de bonne, faisant préparer sa cuisine par un vieux serviteur, il n’obtenait ni cataplasmes chauds, ni petits soins, ni rien de ce qu’il faut aux souffrants. Son piqueur fut son garde-malade, et cet écuyer qui s’ennuyait au moins autant que son maître, dormait jour et nuit dans un fauteuil, pendant que le baron jurait et s’exaspérait entre ses draps.

Les dames de Courville venaient parfois le voir; et c’étaient pour lui des heures de calme et de bien-être. Elles préparaient sa tisane, avaient soin du feu, lui servaient gentiment son déjeuner, sur le bord du lit; et quand elles partaient il murmurait: «Sacrebleu! vous devriez bien venir loger ici.» Et elles riaient de tout leur coeur.

Comme il allait mieux et recommençait à chasser au marais, il vint un soir dîner chez ses amis; mais il n’avait plus son entrain ni sa gaieté. Une pensée incessante le torturait, la crainte d’être ressaisi par les douleurs avant l’ouverture. Au moment de prendre congé, alors que les femmes l’enveloppaient en un châle, lui nouaient un foulard au cou, et qu’il se laissait faire pour la première fois de sa vie, il murmura d’un ton désolé: «Si ça recommence, je suis un homme foutu.»

Lorsqu’il fut parti, Mme de Darnetot dit à sa mère: «Il faudrait marier le baron.»