Tout le monde leva les bras. Comment n’y avait-on pas encore songé? On chercha toute la soirée parmi les veuves qu’on connaissait, et le choix s’arrêta sur une femme de quarante ans, encore jolie, assez riche, de belle humeur et bien portante, qui s’appelait Mme Berthe Vilers.

On l’invita à passer un mois au château. Elle s’ennuyait. Elle vint. Elle était remuante et gaie; M. de Coutelier lui plut tout de suite. Elle s’en amusait comme d’un jouet vivant et passait des heures entières à l’interroger sournoisement sur les sentiments des lapins et les machinations des renards. Il distinguait gravement les manières de voir différentes des divers animaux, et leur prêtait des plans et des raisonnements subtils comme aux hommes de sa connaissance.

L’attention qu’ elle lui donnait le ravit; et, un soir, pour lui témoigner son estime, il la pria de chasser, ce qu’il n’avait encore jamais fait pour aucune femme. L’invitation parut si drôle qu’elle accepta. Ce fut une fête pour l’équiper; tout le monde s’y mit, lui offrit quelque chose; et elle apparut vêtue en manière d’amazone, avec des bottes, des culottes d’homme, une jupe courte, une jaquette de velours trop étroite pour la gorge, et une casquette de valet de chiens.

Le baron semblait ému comme s’il allait tirer son premier coup de fusil. Il lui expliqua minutieusement la direction du vent, les différents arrêts des chiens, la façon de tirer les gibiers; puis il la poussa dans un champ, en la suivant pas à pas, avec la sollicitude d’une nourrice qui regarde son nourrisson marcher pour la première fois.

Médor rencontra, rampa, s’arrêta, leva la patte. Le baron, derrière son élève, tremblait comme une feuille. Il balbutiait: «Attention, attention, des per... des per... des perdrix.»

Il n’avait pas fini qu’un grand bruit s’envola de terre,—brrr, brr, brr—et un régiment de gros oiseaux monta dans l’air en battant des ailes.

Mme Vilers, éperdue, ferma les yeux, lâcha les deux coups, recula d’un pas sous la secousse du fusil: puis, quand elle reprit son sang-froid, elle aperçut le baron qui dansait comme un fou, et Médor rapportant deux perdrix dans sa gueule.

A dater de ce jour, M. de Coutelier fut amoureux d’elle.

Il disait en levant les yeux: «Quelle femme!» et il venait tous les soirs maintenant pour causer chasse. Un jour, M. de Courville, qui le reconduisait et l’écoutait s’extasier sur sa nouvelle amie, lui demanda brusquement: «Pourquoi ne l’épousez-vous pas?» Le baron resta saisi: «Moi? moi? l’épouser?... mais... au fait....» Et il se tut. Puis serrant précipitamment la main de son compagnon, il murmura: «Au revoir, mon ami,» et disparut à grands pas dans la nuit.

Il fut trois jours sans revenir. Quand il reparut, il était pâli par ses réflexions, et plus grave que de coutume. Ayant pris à part M. de Courville: «Vous avez eu là une fameuse idée. Tâchez de la préparer à m’accepter. Sacrebleu, une femme comme ça, on la dirait faite pour moi. Nous chasserons ensemble toute l’année.»