Tu continues à ne point comprendre, n’est-ce pas? J’y comptais.
Te rappelles-tu la première fois que tu es venue chez moi? Tu es entrée brusquement avec une odeur de violette envolée de tes jupes; nous nous sommes regardés longtemps sans dire un mot, puis embrassés comme des fous... puis... puis jusqu’au lendemain nous n’avons point parlé.
Mais, quand nous nous sommes quittés, nos mains tremblaient et nos yeux se disaient des choses, des choses... qu’on ne peut exprimer dans aucune langue. Du moins, je l’ai cru. Et tout bas, en me quittant, tu as murmuré: «A bientôt!»—Voilà tout ce que lu as dit; et tu ne t’imagineras jamais quel enveloppement de rêve tu me laissais, tout ce que j’entrevoyais, tout ce que je croyais deviner en ta pensée.
Vois-tu, ma pauvre enfant, pour les hommes pas bêtes, un peu raffinés, un peu supérieurs, l’amour est un instrument si compliqué qu’un rien le détraque. Vous autres femmes, vous ne percevez jamais le ridicule de certaines choses quand vous aimez, et le grotesque des expressions vous échappe.
Pourquoi une parole juste dans la bouche d’une petite femme brune est-elle souverainement fausse et comique dans celle d’une grosse femme blonde? Pourquoi le geste câlin de l’une sera-t-il déplacé chez l’autre? Pourquoi certaines caresses charmantes de la part de celle-ci seront-elles gênantes de la part de celle-là? Pourquoi? Parce qu’il faut en tout, mais principalement en amour, une parfaite harmonie, une accordance absolue du geste, de la voix, de la parole, de la manifestation tendre, avec la personne qui agit, parle, manifeste, avec son âge, la grosseur de sa taille, la couleur de ses cheveux et la physionomie de sa beauté.
Une femme de trente-cinq ans, à l’âge des grandes passions violentes, qui conserverait seulement un rien de la mièvrerie caressante de ses amours de vingt ans, qui ne comprendrait pas qu’elle doit s’exprimer autrement, regarder autrement, embrasser autrement, qu’elle doit être une Didon et non plus une Juliette, écoeurerait infailliblement neuf amants sur dix, même s’ils ne se rendaient nullement compte des raisons de leur éloignement.
Comprends-tu?—-Non.—Je l’espérais bien.
A partir du jour où tu as ouvert ton robinet à tendresses, ce fut fini pour moi, mon amie.
Quelquefois nous nous embrassions cinq minutes, d’un seul baiser interminable, éperdu, un de ces baisers qui font se fermer les yeux, comme s’il pouvait s’en échapper par le regard, comme pour les conserver plus entiers dans l’âme enténébrée qu’ils ravagent. Puis, quand nous séparions nos lèvres, tu me disais en riant d’un rire clair: «C’est bon, mon gros chien!» Alors je t’aurais battue.
Car tu m’as donné successivement tous les noms d’animaux et de légumes que lu as trouvés sans doute dans la Cuisinière bourgeoise, le Parfait jardinier et les Éléments d’histoire naturelle à l’usage des classes inférieures. Mais cela n’est rien encore. La caresse d’amour est brutale, bestiale, et plus, quand on y songe. Musset a dit: