Éperdu, le vieux gredin se mit à crier: «Au secours!» avec une telle force qu’on fut contraint de le bâillonner pour ne pas réveiller tous les voisins. Alors il se roula par terre, ruant et se tordant, renversant les meubles, crevant les toiles. A la fin, Sorieul impatienté, cria: «Finissons-en.» Et visant le misérable étendu par terre, il pressa la détente de son pistolet. Le chien tomba avec un petit bruit sec. Emporté par l’exemple, je tirai à mon tour. Mon fusil, qui était à pierre, lança une étincelle dont je fus surpris.

Alors Le Poittevin prononça gravement ces paroles: «Avons-nous bien le droit de tuer cet homme?»

Sorieul, stupéfait, répondit: «Puisque nous l’avons condamné à mort!»

Mais Le Poittevin reprit: «On ne fusille pas les civils, celui-ci doit être livré au bourreau. I1 faut le conduire au poste.

L’argument nous parut concluant. On ramassa l’homme, et comme il ne pouvait marcher, il fut placé sur une planche de table à modèle, solidement attaché; et je l’emportai avec Le Poittevin; tandis que Sorieul, armé jusqu’aux dents, fermait la marche.

Devant le poste, la sentinelle nous arrêta. Le chef de poste, mandé, nous reconnut, et, comme chaque jour il était témoin de nos farces, de nos scies, de nos inventions invraisemblables, il se contenta de rire et refusa notre prisonnier.

Sorieul insista: alors le soldat nous invita sévèrement retourner chez nous sans faire de bruit.

La troupe se remit en route et rentra dans l’atelier. Je demandai: «Qu’allons-nous faire du voleur?»

Le Poittevin, attendri, affirma qu’il devait être bien fatigué, cet homme. En effet, il avait l’air agonisant, ainsi ficelé, bâillonné, ligaturé sur sa planche.

Je fus pris à mon tour d’une pitié violente, une pitié d’ivrogne, et, enlevant son bâillon, je lui demandai: «Eh bien, mon pauv’vieux, comment ça va-t-il?»