—Mais je n'ai rien à en dire; c'est une des femmes, ou plutôt une des filles les plus charmantes et les plus cotées de Paris. Elle mène une existence agréable et princière, voilà tout.
Il murmura: «Je l'aime» comme s'il eût dit: «Je vais mourir.» Puis, brusquement:
—Ah! pendant trois ans ce fut une existence effroyable et délicieuse que la nôtre. J'ai failli la tuer cinq ou six fois; elle a tenté de me crever les yeux avec cette épingle que vous venez de voir. Tenez, regardez ce petit point blanc sous mon oeil gauche. Nous nous aimions! Comment pourrais-je expliquer cette passion-là? Vous ne la comprendriez point.
Il doit exister un amour simple, fait du double élan de deux coeurs et de deux âmes; mais il existe assurément un amour atroce, cruellement torturant, fait de l'invincible enlacement de deux êtres disparates qui se détestent en s'adorant.
Cette fille m'a ruiné en trois ans. Je possédais quatre millions qu'elle a mangés de son air calme, tranquillement, qu'elle a croqués avec un sourire doux qui semblait tomber de ses yeux sur ses lèvres.
Vous la connaissez? Elle a en elle quelque chose d'irrésistible! Quoi? Je ne sais pas. Sont-ce ces yeux gris dont le regard entre comme une vrille et reste en vous comme le crochet d'une flèche? C'est plutôt ce sourire doux, indifférent et séduisant, qui reste sur sa face à la façon d'un masque. Sa grâce lente pénètre peu à peu, se dégage d'elle comme un parfum, de sa taille longue, à peine balancée quand elle passe, car elle semble glisser plutôt que marcher, de sa voix un peu traînante, jolie, et qui semble être la musique de son sourire, de son geste aussi, de son geste toujours modéré, toujours juste et qui grise l'oeil tant il est harmonieux. Pendant trois ans, je n'ai vu qu'elle sur la terre! Comme j'ai souffert! Car elle me trompait avec tout le monde! Pourquoi? Pour rien, pour tromper. Et quand je l'avais appris, quand je la traitais de fille et de gueuse, elle avouait tranquillement: «Est-ce que nous sommes mariés?» disait-elle.
Depuis que je suis ici, j'ai tant songé à elle que j'ai fini par la comprendre: cette fille-là, c'est Manon Lescaut revenue. C'est Manon qui ne pourrait pas aimer sans tromper, Manon pour qui l'amour, le plaisir et l'argent ne font qu'un. Il se tut. Puis, après quelques minutes: —Quand j'eus mangé mon dernier sou pour elle, elle m'a dit simplement: «Vous comprenez, mon cher, que je ne peux pas vivre de l'air et du temps. Je vous aime beaucoup, je vous aime plus que personne, mais il faut vivre. La misère et moi ne ferons jamais bon ménage.»
—Et si je vous disais, pourtant, quelle vie atroce j'ai menée à côté d'elle! Quand je la regardais, j'avais autant envie de la tuer que de l'embrasser. Quand je la regardais... je sentais un besoin furieux d'ouvrir les bras, de l'étreindre et de l'étrangler. Il y avait en elle, derrière ses yeux, quelque chose de perfide et d'insaisissable qui me faisait l'exécrer; et c'est peut-être à cause de cela que je l'aimais tant. En elle, le Féminin, l'odieux et affolant Féminin était plus puissant qu'en aucune autre femme. Elle en était chargée, surchargée comme d'un fluide grisant et vénéneux. Elle était Femme, plus qu'on ne l'a jamais été.
—Et tenez, quand je sortais avec elle, elle posait son oeil sur tous les hommes d'une telle façon, qu'elle semblait se donner à chacun, d'un seul regard. Cela m'exaspérait et m'attachait à elle davantage, cependant. Cette créature, rien qu'en passant dans la rue, appartenait à tout le monde, malgré moi, malgré elle, par le fait de sa nature même, bien qu'elle eût l'allure modeste et douce. Comprenez-vous?
Et quel supplice! Au théâtre, au restaurant, il me semblait qu'on la possédait sous mes yeux. Et dès que je la laissais seule, d'autres, en effet, la possédaient.