A la fin de sa brève existence, dans une heure lucide encore, il écrira à un ami: «Je songe toujours à mon pauvre Flaubert et je me dis que je voudrais être mort si j'étais sûr que quelqu'un penserait à moi de cette façon[2]».

[XXIII]

Au cours de ces longues années de noviciat, Maupassant avait pénétré les milieux littéraires. Il y demeurait muet, préoccupé, et à qui s'étonnait de ce silence, l'interrogeait sur ses projets, il répondait simplement: «J'apprends mon métier.» Pourtant, sous le pseudonyme de Guy de Valmont, il donnait déjà quelques articles aux journaux et plus tard, avec l'assentiment et sur la recommandation de Flaubert, il publiait dans la République des Lettres des poèmes signés de son nom. Il devait les réunir en volume quelques semaines après l'impression des Soirées de Médan.

Ces vers débordants de sensualisme, où l'hymne à la terre se pâme dans des transports de possession physique, où l'impatience d'amour clame mélancolique et forte comme ces appels d'animaux dans les nuits printanières, sont surtout attachants pour ce qu'ils nous révèlent l'être d'instinct, le faune échappé des forêts natales que fut en sa jeunesse Maupassant. Mais ils n'ajoutent rien à sa gloire: «vers de prosateur», a pu dire Jules Lemaître. Assouplir l'expression de la pensée selon des lois plus strictes et l'«étrécir» en quelque sorte, tel fut le but. A l'exemple de l'un de ses camarades de Médan, s'entraînant avec bonheur à la précision du style et à l'équilibre de la phrase, par l'impérieuse norme de la ballade, du pantoum ou du chant royal, Maupassant, lui aussi, voulut se soumettre au régime du rythme. Jamais d'ailleurs [XXIV] il n'aima ce recueil qu'il se repentait souvent d'avoir publié: ses démêlés avec la prosodie lui avaient laissé la monotone lassitude que le cavalier et l'escrimeur gardent des reprises de manège et des séances de plastron.

Telle est, à très grands traits résumée, l'histoire de la vocation de Maupassant.

Au lendemain de Boule de Suif, rapidement, sa réputation grandit. La qualité de son conte était hors de pair, mais aussi, il faut bien le dire, certains avaient le polémique besoin d'opposer une jeune renommée à la triomphante brutalité de Zola.

Dès lors, Maupassant, sollicité par toute la presse, se met à la besogne et donne nouvelles sur nouvelles. Son talent dégagé de tout système, sa personnalité libre de toutes influences, ne sont pas discutés un instant. Bientôt il est intronisé comme le successeur de Flaubert; d'un pas pressé, exact et désinvolte, il s'avance dans la gloire, une gloire dont il n'a pas lui-même conscience, mais qui est si universelle que, vivant, aucun auteur contemporain n'en connut de pareille. Le «météore» irradie et, d'article en article, de volume en volume, son rayonnement se prolonge et s'illimite.....

Le voilà célèbre et riche. Tous le lisent: bourgeois et militaires, commerçants et mondains, hommes de loi et de finance, chacun espère qu'un [XXV] jour ou l'autre il dira, dans quelque livre joyeux ou triste, le foyer ou la caserne, le magasin ou le salon, le prétoire ou la coulisse. On l'aime d'autant plus qu'on le croit heureux et fort. Mais ce que tous ignorent, c'est que ce gars au visage halé, au large col et aux muscles saillants, qu'on compare invariablement à un jeune taureau en liberté et dont on chuchote à l'oreille les héroïques exploits d'amour, est malade et bien malade. Dans le moment même où le succès est venu vers lui, il a rencontré aussi la Maladie, laquelle ne le quitte plus, est assise immobile à ses côtés et, de sa figure de ténèbres, le regarde. Il souffre de terribles migraines, suivies de longues insomnies. Des phénomènes nerveux l'agitent: il les apaise par les stupéfiants et abuse des anesthésiques. Espacés d'abord, des troubles de la vue se sont déclarés et un oculiste célèbre a parlé d'anomalie, d'asymétrie pupillaire. Le glorieux jeune homme tremble en secret et les phobies le hantent, multiformes.

Le lecteur est ravi par la santé de cet art renouvelé et pourtant, çà et là, il est surpris en découvrant, parmi ces tableaux de nature pleins de sève, d'inquiétantes échappées vers le surnaturel, de troublantes évocations, voilées d'abord, du plus banal, du plus vertigineux des frissons, de la Peur aussi vieille que le monde et éternelle comme l'inconnu. Mais loin de s'alarmer, il pense seulement [XXVI] que l'auteur est doué d'une intuition infaillible pour suivre ainsi les tares de ses personnages jusqu'en leurs plus inquiétants dédales. Il ignore, le lecteur, que ces hallucinations si copieusement détaillées, Maupassant les éprouve; il ignore que la Peur est en lui, la Peur angoissante «qui ne se produit ni devant le danger, ni devant la mort inévitable, mais dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences mystérieuses, en face de risques vagues», la «peur de la peur, la peur de cette horrible sensation de la terreur incompréhensible».

Comment expliquer ces misères physiques et cette détresse morbide que pendant longtemps, seuls, connurent les intimes? Hélas! l'explication n'est que trop simple: toute sa vie, conscient ou inconscient, Maupassant lutta contre le mal, obscur encore, mais qui est déjà son hôte.