Qui voyait Maupassant pour la première fois à l'époque des Contes de la Bécasse et de Bel-Ami était quelque peu dérouté. C'était un solide garçon, de taille un peu courte mais bien prise, avec un front plein sous des cheveux châtains, un nez droit sur une moustache militaire, un menton large, une encolure puissante. L'aspect était résolu et fort, un peu rude et sans ces nuances qui déterminent la qualité d'esprit et la condition sociale. Les mains pourtant étaient fines et déliées et les yeux cernés de belles ombres.
Il accueillait le visiteur avec les souples façons d'un chef de bureau courtois qui, sachant son devoir, entend les solliciteurs et s'est résigné aux requêtes prolixes. Beaucoup de politesse, mais aucune expansion. Avec un sourire effacé, il vous laissait parler et son calme vous déroutait. Le regard semblait peu soucieux de dévisager ou de scruter et pourtant on se sentait surveillé.
Çà et là, il laissait tomber une phrase simple, comme choisie parmi les moins significatives et les plus vagues. Et, quel que fût son effort pour la dissimuler, sa placide indifférence s'étalait. Ce qu'on lui avait dit, ce qu'il avait répondu, il s'en moquait [XXVIII] évidemment, comme de son interlocuteur, comme de lui-même. Il était resté sur le qui-vive et cela lui suffisait. Jamais il n'attaquait; décidé à rompre, il ne livrait pas de fer, gardait la pointe basse, mais eût détaché sans doute, au besoin, quelque coup d'arrêt bien amené.
Comme il était réfrigérant, ce premier contact, pour les jeunes enthousiastes qui avaient écouté Zola développant en formules lyriques d'audacieux systèmes ou qui s'étaient enivrés de la parole caressante de Daudet, semant avec prodigalité les images vibrantes, les traits pittoresques et les raccourcis lumineux! Les propos de Maupassant, aussi bien en tête-à-tête que dans une conversation générale, c'étaient à l'ordinaire des banalités courantes et des lieux communs fort usés. Convaincu de la superfluité des paroles, les confondait-il toutes dans un même néant, prisant la pensée noblement exprimée à l'égal de la boutade grossière? On pouvait le croire à le voir opposer un pareil détachement aux caquets des plus authentiques médiocrités comme aux discours des plus fiers esprits d'alors. Pas un aveu, pas une confidence qui éclairât sa vie ou son labeur; parcimonieux de ce qu'il observait, jamais il ne contait une anecdote typique ou ne livrait une remarque avisée. L'éloge même le laissait froid et s'il s'animait par hasard, c'était pour raconter des farces solides, des blagues d'atelier, comme s'il se fût [XXIX] abandonné au plaisir fallacieux de surprendre et de mystifier.
D'ailleurs il semblait considérer l'art comme un passe-temps, la littérature comme une occupation au moins inutile, il réduisait volontiers l'amour au jeu d'une fonction et suspectait les mobiles des actes les plus méritoires.
Tout ceci, a-t-on dit, était le fond naturel de sa propre psychologie. Je n'en crois rien. Qu'il ait tenu l'humanité en médiocre estime, qu'il se soit méfié de son désintéressement, qu'il ait contesté la qualité de sa vertu, cela est possible, certain même. Mais qu'il n'ait pas personnellement surpassé ses héros, je me refuse à l'admettre. Et si je vois dans cette attitude comme dans ce langage une manifestation du pessimisme invétéré de Maupassant, j'y vois aussi et surtout une défense de ses pensées secrètes contre la curiosité du vulgaire.
Peut-être a-t-il dépassé le but. A force de l'entendre nier la morale, l'art et la littérature, à force de le voir préoccupé de canotage, à force d'écouter de sa bouche le récit de bonnes fortunes qu'il n'a pas toujours cherchées dans une classe très élevée, beaucoup ont fini par voir en lui un de ces terribles Normands qui, au long de ses romans ou de ses nouvelles, ripaillent et forniquent avec une si magistrale aisance et une si tranquille amoralité.
Normand, il l'était sans doute et divers traits de son caractère, au dire des gens qui l'ont connu, montrent que l'atavisme n'est pas toujours un vain mot. D'instinct il était patient, méfiant, fermé et craignait d'être dupe. Il ne paraît pas avoir méprisé l'argent et telles de ses lettres publiées après sa mort, non sans indiscrétion, le montrent soucieux de ses intérêts, voire quelque peu processif. Alors que son maître travaillait pour l'Art et suivant l'expression populaire, pour la Gloire, dans un parfait mépris de tout profit matériel, Maupassant, sans rien abandonner d'ailleurs de son indépendance, considère que son métier doit lui rapporter. Il produit beaucoup et il encaisse. Il n'a pas de fortune et, au début surtout, comme ses Cauchois, il a peur de «manquer». Plus tard, rassuré sur l'avenir, devenu élégant et mondain, il aimera encore l'argent pour les agréments qu'il procure et il le dépensera avec facilité. Il le recherchera enfin pour des raisons plus hautes: il aime les siens et, pour faire à sa mère une vieillesse exempte de soucis, pour assurer l'avenir de son frère, puis de sa nièce, il saura, avec une pieuse délicatesse, consentir tous les sacrifices.