Identifier Maupassant avec ses personnages, l'erreur est grossière, mais elle a des précédents. Nous avons toujours eu ce besoin de trouver l'auteur dans le héros du roman et de rechercher [XXXI] l'acteur sous le masque. Sans doute, ainsi que l'a dit Taine, «les œuvres d'esprit n'ont pas l'esprit seul pour père et l'homme entier contribue à les produire». Mais dans l'homme entier il y a sa propre vie, il y a ses souvenirs, il y a ses observations. Au temps de sa jeunesse Maupassant a vécu avec les paysans normands, il a suivi leurs travaux, noté leurs gestes et parlé leur patois. Et c'est précisément pour cela que le père Amable et maît' Hauchecorne sont si vivants. C'est pour cela et c'est encore pour une autre raison que l'écrivain va nous dire lui-même: «Non, je n'ai pas une âme de décadent, s'écrie-t-il, je ne peux pas regarder en moi et l'effort que je fais pour pénétrer les âmes inconnues est pour moi incessant, involontaire, dominateur. Ce n'est pas un effort; je subis une sorte d'envahissement, de pénétration de ce qui m'entoure. Je m'en imprègne, je m'y soumets, je me noie dans les influences environnantes[3]».
C'est là, à vrai dire, le propre des grands romanciers. Cette pénétration, cet envahissement, qui les a subis plus que Balzac? «Il est hanté de ses personnages, dit Taine, il en est obsédé, il en a la vision, ils agissent et souffrent en lui, si présents, si puissants que désormais ils se développent d'eux-mêmes avec l'indépendance [XXXII] et la nécessité des êtres réels.» C'est l'«imperiosus vates» des anciens qui reparaît. Sous sa domination toute-puissante, Balzac a vraiment, quand il écrit la Cousine Bette, les séniles ardeurs du baron Hulot; il a les terribles appétits de Philippe Bridau quand il compose Un ménage de garçon, et Flaubert éprouve de réels symptômes d'empoisonnement en retraçant le suicide d'Emma Bovary. Tel à son tour Maupassant. Il est, la plume à la main, son propre personnage, il en a les passions, les haines, les vices et les vertus; il s'incarne tellement en lui que l'auteur disparaît et que vainement nous nous demandons ce qu'il pense lui-même de ce qu'il vient de nous raconter. Ce qu'il pense? Rien peut-être? ou s'il pense quelque chose, il ne nous le dit pas.
Cela s'accorde d'ailleurs merveilleusement avec la théorie de l'impassibilité en littérature, si en faveur lors des débuts de Maupassant. Mais en dépit de cette théorie il est, à le bien prendre, autre chose qu'
Un être sans pitié qui contemplât souffrir.
Sa commisération est profonde pour les faibles, pour les victimes du mensonge social, pour les sacrifiés obscurs. Si l'arriviste Lesable, si le beau Maze sont l'objet de son ironie voilée, il garde ou ressent une tendresse attristée, un peu dédaigneuse [XXXIII] toutefois, pour ce pauvre père Savon, le vieil expéditionnaire du Ministère de la marine qui est le souffre-douleur du bureau et dont les collègues se rient parce que sa femme l'a trompé, sans espoir d'«héritage».
Pourquoi Maupassant du premier coup conquiert-il l'universelle faveur? C'est qu'il a le génie direct, la claire vision d'un «primitif». Son bagage était tout juste celui d'un bachelier qui, sorti du collège, a satisfait quelques curiosités. Empoignant l'outil ingénieux et naïf, mais vaillant et solide qu'il s'est forgé lui-même, il s'engagea dans la forêt romantique; au lieu de subir l'ensorcellement de son mystère, sans une halte, il la traversa d'un pas allègre. Longtemps il marcha, et revenant en deçà des plaines lumineuses des siècles classiques, il suivit les bords intimes de la rivière où se sont vivifiés nos vieux conteurs. Il en reconnut le cours qui s'égare si souvent, en retrouva, par hasard, la source abondante et délaissée...
Il fut un jongleur. Neveu d'une race et non héritier d'une formule, il raconta à ses contemporains, déroutés par les déformations lyriques du romantisme, des histoires humaines, simples, logiques, comme celles qui jadis avaient enchanté nos pères.
Le lecteur français, qui veut être amusé, se retrouva tout de suite chez lui et de plain-pied. Il [XXXV] se délecta aux Contes de la Bécasse comme les manants du XIIe siècle s'étaient gaudis aux Perdrix, au Vilain Mire et aux Trois Bossus ménestrels. L'âme survivait en Maupassant de ces clercs errants qui, révélateurs de l'esprit naissant du Tiers, chantaient aux foires, aux fêtes et aux veillées leurs fabliaux irrespectueux. Du premier coup, le jeune Normand se plaça plus près d'eux que Brantôme et des Periers, Voltaire et Grécourt. Plus spontané encore que les premiers trouvères, il bannit de son œuvre les types abstraits et généraux, «enromancia» la vie elle-même et non les mythes, les légendes éternelles, errant par les routes du monde.
Étudiez de près ces jongleurs dans les récents travaux, lisez le beau livre de M. Joseph Bédier[4] et vous verrez comme renaissent dans la prose de Maupassant des ancêtres que sans doute il ne connut jamais.