C'est une conception réaliste, une observation directe des petites gens qui s'oppose dans leurs récits à l'esprit idéaliste des lais d'amour, des romans de la Table Ronde, que prisent les chevaliers et les dames. Les auteurs des fabliaux sont du peuple, ils se gaussent avec une ironie railleuse et clignent de l'œil sur le passage du noble [XXXVI] et du prêtre. Ils s'effacent derrière leur sujet et n'ont même pas l'idée que le conteur puisse révéler sa propre individualité. Chez eux, le rire est franc et hostile, le goût sans cesse affûté pour la caricature; ils peignent leurs personnages grotesques ou vils, tels qu'ils les voient:

Vous n'en épargnez point et chacun a son tour.

Ce n'est pas d'ailleurs que le jongleur éprouve colère ou sympathie; il n'a cure d'épiloguer ou de moraliser. Au surplus, il ignore la véritable satire, car le moyen âge satisfait ne conçoit pas la possibilité d'un monde différent. Bref, rapide, dédaigneux des intentions et des systèmes, il n'a d'autre but que de récréer ses auditeurs. Amusé et narquois, il ne poursuit que «risée et gabet».

D'ailleurs, chez le jongleur comme chez notre nouvelliste, les sujets demeurent à peu près identiques. Les mêmes passions, les mêmes vices immortels s'y rencontrent. Dans le plus célèbre des fabliaux, l'histoire de la courtisane Richeut, nous pressentons L'Armoire, Un divorce, de même que Bel-Ami est en puissance dans le drille Sansonnet, cynique et beau parleur, si prompt à exploiter marchandes et ribaudes. Partout la sensualité et la brutalité, partout la haine des femmes, créatures inférieures, menteuses et redoutables. Partout la rancune contre qui exerce l'oppression et détient [XXXVII] l'autorité, partout la défaite finale du plus faible et du plus pauvre.

Mais les contes de Maupassant diffèrent singulièrement par le caractère. Au XIXe siècle l'esprit gaulois a depuis longtemps sombré dans la bassesse et la crapule. Au fond de nos provinces, l'antique bonhomie défaille; on bavarde encore sur des riens, mais sans malice, ni belle humeur; c'est fini de niaiser comme on dit en Champagne. La nauséabonde pâture du journal, la basse intrigue politicienne ont flétri l'âme française. Âme délicate et fine dont les nuances dernières se meurent dans les récits alsaciens d'Erckmann-Chatrian, dans les contes provençaux d'Alphonse Daudet, dans les nouvelles quercynoises d'Émile Pouvillon. Maupassant n'est pas des leurs. La bonhomie, il l'ignore, car il ne l'a plus rencontrée dans la vie.

Le dépôt des jongleurs est échu à un cœur chagrin et sceptique. Pas plus qu'eux, Maupassant n'a d'arrière-pensées et ne se soucie d'instruction ou de morale; comme eux il est réfractaire à la satire, car sa misanthropie est aussi rebelle que leur optimisme à imaginer une humanité meilleure.

Et son ambition n'est plus de faire rire; il conte pour la joie de retracer avec indifférence une vérité qu'il trouve sinistre et médiocre. Incapables de généraliser, les «goliards» se contentaient [XXXVIII] de railler leurs personnages. De par son pessimisme, Maupassant méprise la race, la société, la civilisation et le monde.

Sans doute, le jongleur du XIXe siècle écrira Ce Cochon de Morin et La Bête à Maît' Belhomme, La Rouille et La Confidence, Le Pain maudit et Le Cas de Madame Luneau, nombre de fabliaux encore, sans autre but que de rire; mais par combien de lugubres histoires se croira-t-il obligé de racheter ces échappées joyeuses vers la sensualité robuste, vers le comique énorme et le rire goguenard? Cependant la reconnaissance des lettrés fut telle pour la matière retrouvée des vieux contes qu'ils acceptèrent cet «assombrissement». Et puis, il faut bien le dire, si parmi les lecteurs, certains étaient encore de cette vieille souche plaisante et gaillarde, qui adorait «les contes, les petits contes polissons et aussi les histoires vraies arrivées dans l'entourage», les autres, et la plupart, angoissés et crispés sous l'abjection de leur temps, allaient à des nouvelles en harmonie avec leur sensibilité souffrante. Grâce à ce que son esprit avait de hautement traditionnel, Maupassant les rallia tous dans une admiration commune.

C'est que l'ordonnance de ses récits, précise et nette de contours, porte en elle une force singulière, bien faite pour conquérir les cerveaux latins. Rien ne vient interrompre la promptitude de sa vision; pas d'intermédiaire entre le conteur et [XXXIX] la nature. L'observation a tracé la route; jamais l'imagination n'en détournera l'écrivain, jamais elle ne l'entraînera, fussent-ils fleuris, dans les sentiers nonchalants de la fantaisie. Confiant dans son instinct, il n'interroge pas de guides: il renonce à l'expérience de ses devanciers et se refuse à leur contrôle.

Flaubert, avant d'écrire une ligne, sait tout ou du moins s'est efforcé de tout apprendre. Si Maupassant se réclame de quelqu'un, c'est de Schopenhauer et d'Herbert Spencer dont il parle souvent, sans qu'on sache bien toutefois s'ils les a pénétrés très profondément. Dans tous ses livres, en dehors bien entendu des vers des grands mélancoliques, on ne relève qu'une seule référence avouée: un extrait de l'ouvrage de Sir John Lubbock sur les fourmis, intercalé dans Yvette.