En réalité, chez l'écrivain, la vue et l'odorat se sont perfectionnés au détriment de l'oreille qui est peu musicale. Les répétitions, les assonances, ne choquent pas toujours Maupassant, parfois insensible aux quantités comme aux harmonies. Il n'«orchestre» pas; il n'a pas hérité du «gueuloir» de Flaubert; il prise médiocrement la période et le couplet, soupçonnés de nuire à l'équilibre général ou d'encombrer comme un obstacle la route rêvée toute droite. Aussi interrogez ses plus fervents admirateurs: aucun ne pourra vous réciter fidèlement une seule phrase de lui.
Dans son vocabulaire point de recherche: le besoin du mot rare ne lui vient même pas. Du néologisme, il n'a souci, pas plus que de l'écriture artiste, et il faudrait l'applaudir d'avoir méprisé la terminologie pharmaceutique, en honneur voici quinze ans, si lui-même avait montré plus de curiosité dans le choix de ses épithètes. Le conteur n'endurait point ces «affres» qui ont tué son maître, et librement continuait sa course.
D'aucuns y virent quelque sans-gêne. Ceux que ravissent les grandes orgues de Flaubert, ceux qu'enchantent les fresques de Théophile Gautier [L] ne se tinrent pas pour satisfaits et Maupassant fut, non sans rigueur, accusé de ne pas «écrire» au sens parnassien du mot. Le reproche est injuste, car il n'y a pas qu'un style.
Mais d'autre part, il est difficile d'admettre avec un éminent académicien que Maupassant soit un grand écrivain, un classique pour tout dire, uniquement parce qu'il «n'a pas eu de style», condition de la perfection «dans les genres littéraires où il est bon que la personnalité de l'auteur n'apparaisse pas, dans le roman, dans la nouvelle, dans le théâtre».
A ce compte, Bérénice, Candide et Madame Bovary cesseraient d'être des chefs-d'œuvre, car voici une tragédie, un conte, un roman qui, sauf erreur, s'embellissent du génie personnel de leurs auteurs. Un classique, Maupassant l'est sans doute, comme le dit d'ailleurs le critique auquel je fais allusion, «par la simple propriété des termes et le dédain de l'ornement frivole». Et son style, car il en possède un, il le tire de la façon qui lui est propre d'ordonner ses récits, de distribuer ses développements, de réduire ce qu'il raconte à la mesure de son esprit limpide et clair. Et il demeure un grand écrivain parce que, comme Molière, comme La Bruyère et La Fontaine, il est toujours proche de la nature, dédaigneux de toute rhétorique apprise et de toute verbalisation littéraire.
Souvent, quand il fléchit et que l'incorrection semble proche, une phrase vivante, une phrase sortie des êtres et des choses, jaillit avec un tel accent que les lois de l'encrier en sont rétablies. L'ensemble de ses pages dénuées d'«écriture» demeure un chef-d'œuvre.
Mais déjà il ne s'agit plus du verbe. Sous les mots vulgaires ou précieux, décolorés ou rutilants, il y a une conception de l'humanité et du monde: Maupassant est peut-être le pessimiste le plus déterminé de la littérature française. Cette vision froide qui, au lendemain de nos désastres, est celle de tous les adolescents témoins de l'invasion, il la possède et elle dominera son œuvre. D'ailleurs, il est disciple de l'Éducation sentimentale et il croit comme à un dogme à l'«éternelle Misère de tout».
Le jeune écrivain ne se berce pas comme Chateaubriand à la musique de sa propre douleur; la mélopée altière de Vigny ne l'emporte pas dans son vol superbe, et la résignation hiératique de Leconte de Lisle ne le retient pas en sa tour orgueilleuse. Par contre il subit l'ascendant souverain de Schopenhauer. Ce n'est pas le métaphysicien qui le persuade chez le philosophe de Francfort, c'est le moraliste, le peintre de la vie et des hommes. Qu'importent à Maupassant la volonté objectivée ou le monde phénoménal, ce sont les irrésistibles ironies et les immortels sarcasmes du «grand saccageur de rêves» qui le transportent. [LIII] Schopenhauer semble lui avoir dicté la formule: «Voir c'est comprendre et comprendre c'est mépriser.» On le devine: le pessimisme du conteur est médiocrement philosophique. Mais il demeure intéressant par l'âpre façon dont Maupassant en renouvelle l'expression.