En dehors de son pessimisme, qui est très court, aucune théorie. Lorsqu'il a une intention philosophique, il la cache si jalousement qu'il faut avoir pénétré l'homme et médité l'œuvre dans son ensemble pour la sentir. D'émotion, aucune: l'écrivain implacable met son point d'honneur à n'y pas céder, et cette supériorité dédaigneuse ne va pas sans grandeur.

Maupassant est toujours impatient de «réaliser» ses observations. L'oubli pourrait venir, et surtout la fleur de la sensation, perdre son parfum. Dans Une Vie, il se hâte d'enclore ses souvenirs d'enfance. Et il confesse à des amis qu'il obéit non à un de ces retours mélancoliques fréquents à son âge, mais à une véritable nécessité de délimiter la plaine natale telle qu'elle charma ses jeunes années. Quant à Bel-Ami, il l'écrit au jour le jour tandis qu'il hante les bureaux de rédaction.

D'ordinaire les sujets qu'il traite, dans leur choix et leur décor, se déroulent parallèlement à sa propre vie. Ce qu'il a vu, ce qu'on lui a raconté, il se met aussitôt à l'écrire et après un préambule presque toujours banal, auquel il n'attache d'ailleurs aucune importance, il constate, [XLVII] met au point, et opère. Au lecteur d'apprécier et de conclure.

Ses récits s'édifient en des architectures solides, un peu froides mais de grande allure, dans des ordres clairs et selon des plans exacts. Nous sommes dans une belle hêtraie normande, aux nefs symétriques, aux piliers sveltes et puissants. Car il possède la science des agencements, l'art d'équilibrer les masses et de répartir les décorations.

Dans sa composition, s'il suit les règles traditionnelles les plus simples, il pratique inconsciemment tous les artifices compliqués des rhétoriques. Normand avisé, il tend avec adresse les pièges littéraires; il utilise avec une souple dextérité les habiletés de la mise en scène et du discours, et nul mieux que lui ne sait renouveler les moyens classiques pour en tirer les effets les plus sûrs. Il est rompu à l'escrime du récit: son jeu personnel possède les subtilités qui égarent et les audaces qui déconcertent. Tour à tour, il intervertit les temps, et reprend force dans les répétitions; il vous ébranle et vous bouscule par des raccourcis imprévus, en acier pur, jusqu'au moment où vous ayant touché d'une finale rapide et connue de lui seul, il vous abandonne énervé, avec l'obsédant souvenir d'une lutte si chaudement conduite. C'est un rude jouteur. Est-il besoin de rappeler par quels captieux stratagèmes il nous cache si longtemps, [XLVIII] en nous les laissant d'ailleurs pressentir,—ce qui flatte notre sagacité—la paternité du beau Maze dans l'Héritage, ou la culpabilité de Renardet dans la Petite Roque?

Quant à son style, il est limpide, exact, franc d'allures et fortement trempé, d'une anatomie bien portante et possédant la souplesse des organismes vivants.

Très appliqué et très soigneux à l'origine, Maupassant bientôt, dans sa fièvre de production, se surveille moins. De bonne heure, il prend l'habitude de rédiger en sa tête: «La copie m'amuse, avoue-t-il, quand je la pense et non quand je l'écris[6].» L'histoire qu'il vous avait contée, on était frappé de la retrouver, dans l'œuvre réalisée, avec les mêmes phrases et les mêmes expressions, défilant dans le même ordre, strictement. Une fois ses nouvelles ou ses romans pensés, sans plus de fatigue, il les transcrivait d'une main d'expéditionnaire, quasi machinale. Dans ses manuscrits, de longues pages se suivent sans une rature.

Sa langue est naturelle, facile et au premier examen semble spontanée. Mais cette aisance, au prix de quels efforts fut-elle acquise! Et au cours de son œuvre, c'est une joie de constater la relation étroite entre la pensée et la forme qui se pénètrent et se soutiennent réciproquement.

[XLIX]

Précipitée ou reposée, sa phrase coule avec un «gros bruit doux», une chanson d'écluse, et cette rumeur continue; c'est par sa plénitude et sa monotonie même qu'elle nous absorbe et nous captive.