La Nature, Maupassant éprouve pour elle une ardeur frémissante. Il l'appelle de ses désirs et toujours elle lui apparaît comme une femme qui s'éveille ou s'endort; toujours il la poursuit, avide de la surprendre dans la clairière, au bord de l'étang, et d'entrevoir, à travers les vapeurs et les branches, son sein et jusqu'à ses charmes les plus [LIX] secrets. Il est Actéon et aussi le chèvre-pied du Corrège en arrêt devant les hanches de Vénus endormie. Et il est jaloux comme un amant: il souhaite être le seul qui fasse tomber ses voiles et dénoue sa ceinture. Ses senteurs le surexcitent, ses câlineries l'enjôlent et son étreinte l'anéantit. Les couleurs éclatantes le grisent et les grands arbres, formidables et paisibles, le transportent. Le jeune faune est lâché dans l'herbe et s'y ébat satisfait; il se glisse dans les eaux, ravi de se sentir pressé de partout, et le bain lui procure «la plus savoureuse des joies physiques honnêtes»[10]. Son être tressaille quand sa maîtresse lui rafraîchit le front de la brise légère du large. Elle seule sait le bercer et l'engourdir avec le flot.
Jamais rassasié, il la lui faut sous toutes ses parures. Aussi, voyage-t-il sans cesse, espérant trouver un coin du monde où il la possédera plus étroitement. C'est d'abord la province natale, la prairie et la mer normandes, puis les rives de la Seine, qu'il longe penché sur l'aviron. C'est ensuite la Bretagne avec ses grèves, où déferlent les hautes lames sous le ciel bas et mélancolique, puis l'Auvergne et ses burons épars dans l'herbe acide, sous les basaltes noirs. Il descend enfin vers les pays incendiés de soleil, visite la Corse, l'Italie, la Sicile, insoucieux des enthousiasmes artistiques, [LX] pour ne goûter que l'extase des grandes lignes pures. L'Afrique, la patrie de Salammbô, le désert, l'appellent enfin et il y respire ces odeurs lointaines que charrient les brises indolentes; la lumière inonde son corps de clartés, «lave les coins «sombres» de son âme. Et il gardera un souvenir troublé de ces soirées des pays chauds où l'air semble remplacé par des parfums de plantes et d'arbres.
Jamais pourtant, et quels que soient les spectacles offerts, le maître ne mêle de lyrisme littéraire à sa passion physique pour la nature; la pensée n'y vient point troubler l'ivresse sensuelle. Il éprouve simplement un «désir frénétique de l'absorber en lui ou de disparaître en elle». L'éternelle charmeuse, il l'a dans le sang, et par elle il goûte sans réserves la sensation voluptueuse de l'oubli.
Aussi lui obéit-il aveuglément et conseille-t-il aux sages, comme seuls désirables, les actes recommandés par elle. Mais qu'ils n'essaient pas de les compliquer ou de les moraliser et qu'ils s'en tiennent au sensualisme d'Epicure. C'est ainsi qu'il ne faut pas demander à la femme autre chose que le plaisir où nous incite l'instinct sexuel. Refusons notre cœur et notre intelligence à l'exécrable Féminin, que nous ne connaîtrons jamais et qu'une «infranchissable barrière» sépare de nous. Mais il faut nous pâmer sous tous les baisers [LXI] et les assortir, pour en comparer les parfums et les adresses. Dédaignons Hélène et poursuivons les Bacchantes.
Nec Veneris fructu caret, is qui vitat amorem,
a dit Lucrèce.
Ainsi, en dehors des satisfactions physiques et des licences éternelles, courir, chasser,
..... manger et boire,
Tout n'est qu'ombre et fumée.....
Et le néant de vivre emplit la tombe noire.
La philosophie de Maupassant est aussi peu complexe que sa vision de l'humanité. Son pessimisme dépasse en simplicité et en profondeur celui de tous les autres écrivains naturalistes. Seul, parmi ses contemporains, le nouvelliste a jugé l'humanité et l'a condamnée sans appel: les personnages d'Huysmans, Monsieur Folantin et des Esseintes, l'un dans sa poursuite de cuisines intègres, l'autre dans sa recherche de pâtures spirituelles, croient, somme toute, à un mieux possible.
Pourtant on relève en lui des contradictions et non des moindres: la plus déconcertante est à coup sûr son invincible terreur de la mort. La Mort, il la voit partout et toujours elle le hante. Il l'aperçoit à l'horizon des paysages et il la croise [LXII] sur les routes désertes; quand elle ne plane pas au-dessus de sa tête, elle tourne autour de lui comme autour du pâle éphèbe de Gustave Moreau. Il tressaille au contact de sa main décharnée et il frissonne longuement. Pourquoi cette horreur de l'hôtesse consolatrice chez ce farouche mépriseur de l'univers? Pourquoi craint-il le dénouement désirable, lui qui proclame l'anéantissement définitif de l'être, l'inanité des Élysées et des Érèbes? Peut-il sérieusement redouter, ce matérialiste déterminé, la stupeur du sommeil éternel ou l'éparpillement de l'unité passagère?