Si le pupille de Schopenhauer témoigne peu d'allégresse pour l'euthanasie, c'est qu'en dépit des certitudes du raisonnement persistent l'inexpliqué et la peur du mystère. Et il fuit devant le trépas, comme les hommes des premiers âges, dans la déroute obscure d'un indestructible instinct. Il a tracé de ses cauchemars et de ses paniques des tableaux tels qu'on n'en avait jamais montré d'aussi affolants; au prix d'eux, les pages pourtant suraiguës de la Joie de vivre apparurent comme sereines. Ces images conquirent néanmoins à Maupassant des sympathies nouvelles. Le lecteur terrorisé admire en secret l'écrivain assez courageux pour confesser les faiblesses communes et inavouées. Et qui de nous, dans le nocturne silence, ne fût-ce qu'une minute dont il se souviendra toujours, n'a pas senti fondre sur son cœur la [LXIII] noire énigme, perler son front et en ondes douloureuses le frisson courir ses membres?

Avec une amère volupté Maupassant écoute la fuite des minutes qui nous blessent et entrevoit les déchéances prochaines, irrémédiables. Sans qu'il s'en doute, les regrets l'envahissent et il reprend avec une superbe maîtrise, mais en l'assombrissant encore, le vieux thème ronsardien. Lui qui a l'effroi de l'avenir «parce que l'avenir c'est la mort», le passé l'attire et il s'exalte pour les belles d'autrefois et pour les tendresses défuntes. Il est hanté par les yeux qui un jour croisèrent les siens et par les baisers qu'il n'a pas goûtés. Toujours il préfère le souvenir à la présence, et il a d'infinies délicatesses de touche pour indiquer la tristesse des cœurs qui se manquent, se rencontrent trop tard, et vieillis et sans forces, s'épuisent à vouloir refaire une vie avec les lambeaux des années révolues. Ce que Flaubert appelait l'amertume des sympathies interrompues, il en a un sens pénétrant et supérieur qui, malgré lui, s'élève jusqu'à l'attendrissement.

Autre contradiction. Celui que le contact de la foule «supplicie dans ses nerfs», et qui professe pour les hommes tant de mésestime, celui-là considère la solitude comme un des plus amers tourments de l'existence. Et il se lamente de ne pouvoir se livrer tout entier, de «garder au fond de lui ce lieu secret du Moi, où personne ne pénètre».

[LXIV]

Hélas! a dit son maître: «Nous sommes tous dans un désert.» Personne ne comprend personne et «quoi que nous tentions, quels que soient l'élan de nos cœurs et l'appel de nos lèvres, nous serons toujours seuls!»

Dans cette géhenne de la mort, dans ces nostalgies du passé, dans ces transes de l'éternel isolement, faut-il voir quelque abandon de son système? Non certes, puisque ces contradictions renforcent encore le mal de vivre et deviennent une source nouvelle de souffrances.

En tous cas, le pessimisme de Maupassant redevient logique en aboutissant comme celui de Schopenhauer, à la pitié. Ici je sais que je heurte certains des admirateurs de l'écrivain. La pitié, on n'a pas voulu la trouver dans son œuvre: il est entendu qu'il est impitoyable. Mais, examinez de plus près ses récits et vous la verrez s'y révélant à chaque page, pourvu que vous pénétriez dans les entrailles mêmes du sujet. C'est là qu'elle vit naturellement, presque contre le gré du conteur qui ne la provoque ni ne l'enseigne.

Et puis, si elle est demeurée cachée pour tant de lecteurs, c'est qu'elle n'a rien à faire, cette pitié, avec la pitié humanitaire, débitée par les rhéteurs. Elle demeure philosophique et hautaine, dégagée de tout caractère «anthropocentrique». C'est la souffrance universelle qu'elle embrasse. Et même, pour dire vrai, c'est l'homme, c'est le bipède hypocrite [LXV] et sournois qui y participe le moins; Maupassant est secourable à tous ceux de ses semblables que tenaillent les fatalités physiques, les cruautés sociales et les criminels hasards de la vie, mais il les plaint sans les estimer et sa bonté observe des distances. Par contre, le pessimiste a pour les animaux, que dédaignèrent les Évangiles, toutes les tendresses boudhistes. Quand il plaint les bêtes qui valent mieux que nous, leurs bourreaux, quand il plaint les créatures élémentaires, les plantes et les arbres, ces êtres exquis, il s'abandonne et il épand son cœur. Plus la victime est humble et plus généreusement il épouse sa douleur. Sa compassion est infinie pour tout ce qui vit misérablement, se débat sans comprendre, «souffre et meurt sans parler». Et s'il a pleuré Miss Harriet avec ce lyrisme inusité, c'est que, comme lui, la pauvre déshéritée chérissait d'un même amour «toutes les choses, tous les êtres vivants».

Tel m'est apparu, tour à tour conteur, écrivain, philosophe, le Maupassant nouvelliste. J'ajouterai un trait: il est dénué de tout esprit critique. Quand il essaie d'échafauder une théorie, on demeure stupéfait de trouver chez ce grand lucide une pareille imprécision de pensée et une argumentation si débile. Sur Flaubert, sur le vieux patron mort qui lui avait «pris le cœur d'une façon inexprimable», il a écrit l'étude la moins [LXVI] éloquente, la plus diffuse. Et plus tard, même faiblesse à exposer comme à prouver, dans son essai sur l'Évolution du roman, dans l'introduction de Pierre et Jean, dans ses Salons enfin qu'il ne faut pas relire. Veut-il édicter un principe, il en cherche le fondement dans son œuvre propre, spécule, systématise et conclut d'après elle. Ainsi il élabore sans méthode, au hasard, des doctrines qu'il s'évertue ensuite à réduire en axiomes...

En revanche, il possède entre tous un pouvoir de créer, obscur et intime, qui s'exerce sans qu'il en ait expressément conscience. Vivant, spontané et pourtant impassible, il est le glorieux agent d'une fonction mystérieuse. Par elle il domine la littérature et il la dominera jusqu'au jour où il désirera être littéraire.