Par instants, le Maupassant de naguère proteste contre les servitudes que lui impose l'homme nouveau. Il se plaint de n'avoir plus complète comme autrefois la sensation d'être sans contact avec rien au monde, sensation si douce et si forte et qui rend fort. «Comme j'avais raison, écrit-il, de me murer dans l'indifférence! Si on pouvait [LXXVI] ne pas sentir et seulement comprendre sans laisser des lambeaux de soi-même à d'autres êtres!.... Il est singulier de souffrir du vide, du néant de cette vie, étant résigné comme je le suis à ce néant. Mais voilà, je ne peux vivre sans souvenirs et les souvenirs me grignotent. Je ne peux avoir aucune espérance, je le sais, mais je sens obscurément et sans cesse le mal de cette constatation et le regret de cet avortement. Et les attaches que j'ai dans la vie travaillent ma sensibilité qui est trop humaine, pas assez littéraire[18]

Interrogez ceux qui connurent alors Maupassant, ils vous diront que sa vie était rehaussée de ces fiertés, de ces délicatesses, de ces pudeurs de sentiment qui sont le lot des cœurs exceptionnels.

Sa pitié enfin, tout en gardant l'horreur des sensibleries, a pris une pathétique envergure. Il ne songe plus à mépriser, avant de leur tendre la main, ces malheureux, comme lui harcelés, sur le chemin sans espoir. Toutes les larmes qu'il voit couler le ravagent et il saigne de toutes les plaies qu'il découvre. Sa tendresse ne s'enquiert ni de l'origine des misères ni de leur qualité. Et il plaint toutes les douleurs, douleurs physiques et douleurs morales, la blessure des trahisons, les [LXXVII] crépuscules amers des existences manquées. Il peut répéter avec Sully-Prudhomme:

Je suis le captif des mille êtres que j'aime.
Au moindre ébranlement qu'un souffle cause en eux,
Je sens un peu de moi s'arracher de moi-même.

Son intelligence, elle aussi, s'est enfiévrée. Maupassant est possédé de toutes les curiosités d'esprit, il veut goûter à l'arbre de science. Un jour, il compulse les mystiques arabes, se repaît des légendes orientales, et il étudie le lendemain la faune marine, le mystère des continents madréporiques. Il lit et il compare; il pense et il prend plaisir à penser: jamais il n'a été aussi clairvoyant. Son cerveau se maintient dans une ébullition continue; après le travail, après l'observation, le romancier savoure ces longues et lointaines rêveries que dédaignait naguère «le faune lascif», s'abandonnant aux forces naturelles du monde. «C'est singulier, confesse-t-il, comme je deviens mentalement un homme différent de ce que j'étais autrefois. Je le reconnais en me regardant penser, découvrir, développer des fables, sonder et analyser les êtres imaginaires qui surgissent dans mes visions. Je goûte à certains songes, à certaines exaltations, le même plaisir que je goûtais autrefois à ramer comme un fou sous le soleil[19]

[LXXVIII]

Pour la première fois sa sécurité d'écrivain est ébranlée. Ainsi que l'attestent ses derniers volumes, il est préoccupé de se transformer, de se renouveler. L'appétit lui vient d'approfondir les cœurs obscurs et précieux, de visiter les races inconnues. Il a perdu sa magnifique sérénité.

Mais à quoi bon pousser ce portrait du romancier? Celui qui fut naguère l'impersonnel Maupassant ne se raconte-t-il pas dans Fort comme la Mort, dans Notre Cœur avec une complaisance persistante, qui d'ailleurs nous le rend plus cher?

A l'inverse de ce qu'il a toujours fait, c'est lui maintenant qui régente et domine ses héros. C'est lui qui par leurs bouches flirte, épilogue, s'exalte, implore ou maudit. Sa sensibilité malade, sa mentalité troublée, ses transports récents, habitent maints de ses personnages: tous, ou presque tous, professent son pessimisme, épousent ses mélancolies et se cabrent devant la mort.

Au lieu d'expliquer ces élégants et ces raffinés, ces artistes et ces écrivains, de leur infuser une âme et de les différencier, de transposer en un mot comme Balzac, le romancier s'incarne en chacun d'eux. Sous les noms d'Olivier Bertin, d'André Mariolle, de Gaston de Lamarche, c'est toujours Guy de Maupassant que l'on retrouve. [LXXIX] Il peut multiplier les pseudonymes, son incognito ne saurait nous leurrer. Quant aux personnages auxquels il lui est impossible de se substituer—cette mondaine ou cette «intellectuelle» dont il rêve de fixer à jamais le type—Maupassant prétend les définir purement et simplement par leurs actes, tout comme jadis il montrait ses primaires et ses instinctifs en mettant «en scène l'homme secret, par sa vie». Mais décrire ne suffit plus là où il faudrait peser et critiquer. Et pourtant l'écrivain s'obstine avec plus d'orgueil que de logique à repousser le secours de la psychologie; il s'épuise à assouplir ses méthodes anciennes, espérant encore et quand même en leur toute-puissance. Victorieuses quand elles s'exerçaient sur des simples comme Monsieur Parent ou le père Roland, triomphantes avec les êtres rudimentaires en proie au délire du gain ou aux impatiences sexuelles, elles demeurent insuffisantes pour mettre à nu les rouages des âmes complexes et repliées.