Avec les héros de Fort comme la Mort, avec «cet impulsif amour greffé sur une femme et repoussant sur une autre»[20], Maupassant s'en tire encore aisément. A Mme de Guilleroy, il prête son obsession de vieillir, sa terreur devant la fuite des jours. «En ce moment, écrit-il, j'ai ses [LXXX] angoisses, je regarde avec désolation mes cheveux blancs, mes rides, la peau défraîchie des joues, toute l'usure de l'être apparue partout. Puis, quand j'arrive à souffrir affreusement de mon chagrin de vieillir, quand je trouve tout à coup une émotion bien vraie, un détail bien caractéristique, je tressaille de joie[21].»
Mais si, à la rigueur, dans ce roman, les difficultés étaient évitables, si le lecteur, emporté dans le mouvement magistral du drame, pouvait ne pas exiger trop impérieusement les explorations de conscience qu'il était en droit d'attendre, il n'en fut pas de même dans Notre Cœur. Maupassant dut s'apercevoir qu'appliqué à une Michèle de Burne, son procédé habituel restait court. Cette âme fuyante et loyale comportait d'autres commentaires que Coralie Cachelin ou les sœurs Rondoli. En vain le romancier s'ingénia et se tortura. Il fut bien obligé, en dernier ressort, pour étayer son héroïne, d'emprunter la méthode des analystes: l'instrument nouveau pour lui et rebelle à sa main le servit mal.
De Fort comme la Mort et de Notre Cœur se détache un seul caractère dessiné et fouillé avec un art supérieur: celui de Guy de Maupassant.
Au surplus, dans ces deux livres, on ne le sent pas à l'aise. Il donne l'impression d'un terrien de [LXXXI] France, peinant sous des cieux inconnus, loin du guéret natal. Ses fréquentations récentes, ses nouvelles directions d'esprit semblent atténuer la sûreté de l'ancienne ordonnance qui dessinait ses œuvres comme de vieux jardins. En abandonnant ses petites gens qui lui avaient donné la gloire, Maupassant, peu à peu et sans qu'il s'en doute, s'éloigne de la tradition française. Dans les salons il a rencontré l'âme étrangère; il a écouté les muses septentrionales, et leurs chants voilés, en mineur, par leur mystérieux symbolisme, ont séduit sa curiosité, en troublant sa vision. D'autre part, il a commis la faute de perdre le contact avec ses confrères. Or le monde peut promulguer ses arrêts et dispenser ses lauriers; seul un homme de lettres ou un artiste est capable de conseiller utilement un artiste ou un homme de lettres.
Dans Fort comme la Mort et Notre Cœur, en dépit de qualités maîtresses, on sent par moments la composition faiblir et se rompre l'équilibre. Les haltes abondent, comme si l'auteur avait besoin de reprendre haleine. C'est en vain: les exercices mondains les plus obligés, le vernissage et la promenade aux Acacias, l'excèdent. Les intérieurs eux-mêmes n'intéressent plus son œil. De ses séances dans les salons, un autre eût rapporté des tableautins attentifs et soyeux, à la Stevens. On était alors dans l'âge de la peluche, des encombrements hétéroclites. Dans le clair-obscur [LXXXII] que recherchaient les beautés à la mode, Maupassant n'a pas fait se jouer les reflets des lourdes tentures; il ne nous a pas montré les cheminées drapées, les divans capitonnés, les coussins brodés et multicolores, les figurines de Saxe minaudant sur les étagères dorées, les petites tables chargées de bibelots puérils et charmants, tout ce luxe composite, fini, disparu et qui s'attriste maintenant dans nos souvenirs de jeunesse.
S'il n'a pas vu les intérieurs, il n'a guère écouté les conversations que pour en être accablé. Aussi les mondains de Maupassant ne font-ils pas oublier en leurs discours les chasseurs, les gratte-papiers de naguère. Et qui ne troquerait les longs bavardages du début de Notre Cœur pour les propos brefs et définitifs qu'échangent dans la diligence de Tôtes les compagnons de Boule de Suif?
Est-ce à dire, cependant, que les deux romans ne renferment pas nombre de pages supérieurement exécutées et prodigieusement séduisantes? Non, elles abondent et souvent elles sont d'une si incontestable grandeur qu'elles nous voilent les défaillances de l'œuvre. Dans Fort comme la Mort et Notre Cœur, la pensée du romancier s'élève et plane. Il ne nous raconte plus, semble-t-il, tel accident fortuit, tel drame isolé, telle misère individuelle: c'est l'impossible amour, la torture du désir stérile, la vanité des consolations que dit sa parole grave. Et jamais Maupassant ne fut aussi [LXXXIII] éloquent qu'à cette époque; jamais il ne sut nous ébranler ainsi de ses périodes haletantes, et nous tarauder l'âme sous la vrille de ses mots clairs et abstraits. Un fluide pathétique attaque nos nerfs qui vibrent longuement et douloureusement.
A de certaines heures troubles, c'est vers Fort comme la Mort et vers Notre Cœur que s'en vont, malgré nous, nos préférences secrètes, encore que l'écrivain n'ait pas suivi l'homme dans son épuration. En perdant son impassibilité, il a perdu son génie: il ne lui reste plus qu'une virtuosité entraînante et de grande allure.
Pourquoi faut-il que cette époque de son talent, qui correspond à la période la plus intelligente, la plus délicate, la plus noble de sa vie intime, demeure, au point de vue littéraire, la moins attachante?