Qu'on est bien pour songer sur les berges fleuries,
Et que l'eau qui s'écoule et fuit en murmurant
Soulève mollement les tristes rêveries
Comme des rameaux morts qu'emporte le courant;
Et que c'est une ivresse entraînante et profonde
De courir au hasard et boire à pleins poumons
Le grand air libre et pur qui va des prés aux monts,
L'âpre senteur des foins et la fraîcheur de l'onde;
Que la rive murmure et fait un bruit charmant,
Qu'aux chansons des rameurs les peines sont bercées,
Et que l'esprit s'égare et flotte doucement,
Comme au courant du fleuve, au courant des pensées.
Alors il appela son groom, sauta du lit,
S'habilla, déjeuna, se rendit à la gare,
Partit tranquillement en fumant un cigare,
Et retrouva bientôt tout son monde à Marly.
Des larmes de la nuit la plaine était humide;
Une brume légère au loin flottait encor;
Les gais oiseaux chantaient; et le beau soleil d'or
Jetait mainte étincelle à l'eau fraîche et limpide.
Lorsque la sève monte et que le bois verdit,
Que de tous les côtés la grande vie éclate,
Quand au soleil levant tout chante et resplendit,
Le corps est plein de joie et l'âme se dilate.
Il est vrai qu'il avait noblement déjeuné,
Quelques vapeurs de vin lui montaient à la tête;
L'air des champs pour finir lui mit le cœur en fête,
Quand au courant du fleuve il se vit entraîné.
Le canot lentement allait à la dérive;
Un vent léger faisait murmurer les roseaux,
Peuple frêle et chantant qui grandit sur la rive
Et qui puise son âme au sein calme des eaux.
Vint le tour des rameurs, et, suivant la coutume,
Leur chant rythmé frappa l'écho des environs;
Et, conduits par la voix, dans l'eau blanche d'écume
De moment en moment tombaient les avirons.
Enfin, comme on songeait à gagner la cuisine,
D'autres canots soudain passèrent auprès d'eux;
Un rire aigu partit d'une barque voisine
Et s'en vint droit au cœur frapper mon amoureux.