«La troupe se remit en route et rentra dans l'atelier. Je demandai: «Qu'allons-nous faire du voleur?»
«Le Poittevin, attendri, affirma qu'il devait être bien fatigué, cet homme. En effet, il avait l'air agonisant, ainsi ficelé, bâillonné, ligaturé sur sa planche.
«Je fus pris à mon tour d'une pitié violente, une pitié d'ivrogne, et, enlevant son bâillon, je lui demandai: «Eh bien, mon pauv'vieux, comment ça va-t-il?»
«Il gémit: «J'en ai assez, nom d'un chien!» Alors Sorieul devint paternel. Il le délivra de tous ses liens, le fit asseoir, le tutoya, et, pour le réconforter, nous nous mîmes tous trois à préparer bien vite un nouveau punch. Le voleur, tranquille dans son fauteuil, nous regardait. Quand la boisson fut prête, on lui tendit un verre; nous lui aurions volontiers soutenu la tête et on trinqua.
«Le prisonnier but autant qu'un régiment. Mais comme le jour commençait à paraître, il se leva et, d'un air fort calme: «Je vais être obligé de vous quitter, parce qu'il faut que je rentre chez moi.»
«Nous fûmes désolés; on voulut le retenir encore, mais il se refusa à rester plus longtemps.
«Alors on se serra la main, et Sorieul, avec sa bougie, l'éclaira dans le vestibule, criant: «Prenez garde à la marche sous la porte cochère.»
On riait franchement autour du conteur. Il se leva, alluma sa pipe, et il ajouta, en se campant en face de nous:
«Mais le plus drôle de mon histoire, c'est qu'elle est vraie.»
Le Voleur a paru dans le Gil-Blas du mercredi 21 juin 1882, sous la signature: Maufrigneuse.