Ce qu'avait prévu le prêtre se réalisa complètement. Elle fut grosse.

Alors, inondée d'une joie délirante, elle ferma sa porte chaque soir, se vouant, dans un élan de reconnaissance vers la vague divinité qu'elle adorait, à une chasteté éternelle.

Elle se sentait de nouveau presque heureuse, s'étonnant de la promptitude avec laquelle s'était adoucie sa douleur après la mort de sa mère. Elle s'était crue inconsolable; et voilà qu'en deux mois à peine cette plaie vive se fermait. Il ne lui restait plus qu'une mélancolie attendrie, comme un voile de chagrin jeté sur sa vie. Aucun événement ne lui paraissait plus possible. Ses enfants grandiraient, l'aimeraient; elle vieillirait tranquille, contente, sans s'occuper de son mari.

Vers la fin du mois de septembre, l'abbé Picot vint faire une visite de cérémonie avec une soutane neuve qui ne portait encore que huit jours de taches; et il présenta son successeur, l'abbé Tolbiac. C'était un tout jeune prêtre maigre, fort petit, à la parole emphatique, et dont les yeux, cerclés de noir et caves, indiquaient une âme violente.

Le vieux curé était nommé doyen de Goderville.

Jeanne ressentit une vraie tristesse de ce départ. La figure du bonhomme était liée à tous ses souvenirs de jeune femme. Il l'avait mariée, il avait baptisé Paul, et enterré la baronne. Elle ne se figurait pas Étouvent sans la bedaine de l'abbé Picot passant le long des cours de fermes; et elle l'aimait parce qu'il était joyeux et naturel.

Malgré son avancement il ne semblait pas gai. Il disait: Ça me coûte, ça me coûte, Madame la comtesse. Voilà dix-huit ans que je suis ici. Oh! la commune rapporte peu et ne vaut point grand'chose. Les hommes n'ont pas plus de religion qu'il ne faut, et les femmes, les femmes, voyez-vous, n'ont guère de conduite. Les filles ne passent à l'église pour le mariage qu'après avoir fait un pèlerinage à Notre-Dame du Gros-Ventre, et la fleur d'oranger ne vaut pas cher dans le pays. Tant pis, je l'aimais, moi.»

Le nouveau curé faisait des gestes d'impatience, et devenait rouge. Il dit brusquement: «Avec moi, il faudra que tout cela change.» Il avait l'air d'un enfant rageur, tout frêle et tout maigre dans sa soutane usée déjà, mais propre.

L'abbé Picot le regarda de biais, comme il faisait en ses moments de gaieté, et il reprit: Voyez-vous, l'abbé, pour empêcher ces choses-là, il faudrait enchaîner vos paroissiens; et encore ça ne servirait de rien.»

Le petit prêtre répondit d'un ton cassant: «Nous verrons bien.» Et le vieux curé sourit en humant sa prise:—«L'âge vous calmera, l'abbé, et l'expérience aussi; vous éloignerez de l'église vos derniers fidèles; et voilà tout. Dans ce pays-ci on est croyant, mais tête de chien; prenez garde. Ma foi, quand je vois entrer au prône une fille qui me paraît un peu grasse, je me dis:—C'est un paroissien de plus qu'elle m'amène;—et je tâche de la marier. Vous ne les empêcherez pas de fauter, voyez-vous; mais vous pouvez aller trouver le garçon et l'empêcher d'abandonner la mère. Mariez-les, l'abbé, mariez-les, ne vous occupez pas d'autre chose.»